- 1853. Antoine Bazin (1799-1863)
- Chapitre 1 : "Pe-koueï-tchi ou l'Histoire du sceptre de jade", dans Antoine Bazin, Chine Moderne ou Description historique, géographique et littéraire de ce vaste empire, d'après des documents chinois. Seconde partie : Arts, littérature, mœurs, agriculture, histoire naturelle, industrie, etc. Paris : Firmin Didot frères, éditeurs, 1853, pp. 538-543
Prologue ou premier chapitre du Pe-kouei-tchi
[538] Sous ta dynastie des Ming, au village de Siao-meï, situé dans le district de Ki-choui, département de Ki-ngan, province du Kiing-si vivait dans l'opulence un excellent homme, dont le nom de famille était Tchang, et le titre honorifique Yng-tchouen. Il voyageait dans la province du Hou-nan, accompagné de ses deux fils,Touan-heng-thsaï et Kao-kouen-chan.
Yng-tchouen mourut presque subitement. Les deux fils emportèrent avec eux le cercueil de leur père ; mais à peine avaient-ils fait deux ou trois milles, que tout à coup le char se brise au pied du mont Yang-cban et que le cercueil tombe. Chose plus extraordinaire, malgré les efforts de vingt à trente personnes accourues sur leslieux, on ne parvint jamais à relever le corps du défunt. Touau et Kao n'ayant plus qu'un parti à prendre, ce leur fut une nécessité d'acheter le terrain, qui servit à l'inhumation du corps. Ils s'acquittèrent des devoirs que les rites leur imposaient ; puis au bout de trois ans, quand le temps du deuil fut expire, ils s'en retournèrent dans leur pays pour y vivre avec leur mère, qui était de la famille Li. Cette femme vénérable leur adressa la recommandation suivante : « Mes enfants, quand je serai morte, je veux que Fou transporte mon corps dans le tombeau de votre père. Les deux fils s'inclinèrent respectueusement, et, à quelque temps de là, ils [539] conduisirent le cercueil de leur mère dans le Hou-nan, au pied du mont Yang-chan.
Ce fut alors que Tchang-kao, qui était le cadet, dit à son frère aîné Tchang-touan : « Les précieuses dépouilles de mon père et de ma mère sont ici, mais d'ici à notre village natal il y a une grande distance ; mon intention est de fonder un établissement auprès de cette montagne ; je ne manquerai pas d'offrir à mes parents tes sacrifices funèbres, d'arracher des sépultures les herbes et les broussailles. D'un autre côté, les tombeaux de nos ancêtres sont à Ki-choui pouvons-nous abandonner les tombeaux de nos ancêtres ? Non, il vaut mieux que mon frère retourne à Ki-choui, et que je demeure, moi, jusqu'à la fin de mes jours dans le Hou-nan. C'est assurément l'unique moyen de concilier nos devoirs nous serons liés aux auteurs de nos jours comme l'arbre est uni à sa racine, le ruisseau à sa source. Tchang-touan acceuillit avec enthousiasme cette proposition. Sur ces entrefaites, les deux frères se séparèrent.
Ils étaient riches animés des sentiments les plus nobles, les plus généreux car Tchang-touan, à ce qu'on rapporte, outre qu'il avait toujours montré une intelligence très-vive, s'était encore fait de la charité une louable habitude. Ii aimait les orphelins, les pauvres et quand la récolte était abondante, il amassait des grains pour soulager la misère dans les années stériles. Tous les hommes du pays sans distinction. touchés de ses bienfaits et des éminentes qualités de son cœur, l'appelaient du titre honorifique de Youén-waï, titre qu'on n'accorde qu'aux mandarins. Il avait épousé Ho-chi, fille de Ho-yu.kong, originaire du village de Tsi-thong, homme célèbre dans toute la contrée par sa piété filiale et l'intégrité de ses moeurs. Ho-yu-kong avait deux filles : la femme de Tchang-touan était l’aînée; quant à la cadette, elle s'était mariée, dans le village de Pe-yun, à un homme dont !e nom de famille était Hia, le surnom Song, et le titre honorifique Mong-hien.
Or, nous dirons que Tchang-touan avait une fortune immense, un grand nombre de fermes, de maisons de campagne et comme pendant treize années consécutives la récolte des céréales avait été abondante, il en résultait que les grains s'étaient, pour ainsi dire, amoncelés dans ses greniers. Cependant une grande sécheresse survint inopinément ; les chaleurs tarirent les fontaines, tes étangs, les sources ; la terre perdit sa fécondité. Pour cette fois, les habitants n'en souffrirent guère ; mais t'année suivante, loin de ramener des jours meilleurs, fut plus désastreuse encore. On n'avait devant les yeux que le spectacle de la famine. Tchang-touan distribua aux pauvres ses grains et ses réserves. De tous les villages, des plus proches comme des plus éloignés, on accourait vers lui ; c'était dans sa maison que la faim était rassasiée.
Tchang-touan avait atteint sa quarantième année, et n'avait pas d'enfants. Un jour qu'il s'était reposé sur un lit, il crut voir en songe un personnage extraordinaire, couvert d'une belle armure, et tenant à la main un étendard rouge. Ce personnage, qui avait un air majestueux, lui dit d'un ton de voix plein de douceur : « Touan, vous étiez condamné à mourir sans postérité, mais le souverain seigneur du ciel (le Dieu des Tao-sse) ayant examiné tous vos mérites, qui sont immenses, revient aujourd'hui sur cet arrêt. » Tchang-touan, tremblant d'effroi, se réveilla dans une agitation extrême, et fit part à sa femme du songe qu'il avait eu. « Je ne m'en étonne pas, s'écria Ho-chi, car il y a déjà plusieurs jours que j'ai commencé à sentir des mouvements inaccoutumés ; toutes ces choses présagent une grossesse. Après un tel événement, les deux époux s'abandonnèrent à la joie.
Ho-chi mit au monde un fils. La nature avait doué cet enfant d'une merveilleuse beauté. Au moment de sa naissance, une odeur extraordinaire, mais plus agréable que les parfums, se répandit dans toute la maison. Pendant l'hiver de l'année suivante, elle donna le jour à une fille. Le fils prit pour surnom Pong-tsou, pour titre honorifique Thing-choui ; la fille prit pour surnom Lan-yng ; comme son frère, elle se [540] distinguait des autres enfants par ses qualités naturelles. Un jour, dans un de ces moments où Tchang-touan jouissait d'un honnête loisir, on vint lui annoncer a visite d'un étranger. Touan se leva sur-le-champ, et sortit pour aller à sa rencontre. C'était un homme fort jeune encore, modestement, simplement vêtu, d'une physionomie riante, très gaie et très-ouverte. Après les compliments d'usage, quand il se fut assis dans le salon, Tchang-touan dit à son hôte : « Quels motifs, monsieur, vous amènent ici ? Or, il faut savoir que cet étranger avait le même nom de famille que Tehang-touan. et que, par conséquent, il était véritablement son frère. Son surnom était Hong son titre honorifique Yô-sieou. Amateur de voyages, il avait navigué, au gré du vent, sur les fleuves et sur les lacs ; après avoir couru bien des pays, sans pouvoir se fixer dans aucun, il retournait à petites journées dans son village. Tchang-touan offrit une collation à son hôte. Pendant qu'ils étaient à table, Touan remarqua que Hong était circonspect, modéré, sage, très-retenu dans ses discours il en fut charmé, et contracta avec lui une amitié sincère mais Hong n'était, au fond, qu'un hypocrite. Cette amitié s'accrut encore avec le temps, au point qu'un jour Tehang-touan dit à son ami Hia-song, mon beau-frère, à son domicile dans t'arrondissement de Sou-tcheou ; il est devenu opulent ; il faut que je vous introduise dans la maison de mon frère. Qui sait ? Par la suite, vous pourrez y établir votre fortune. Hong, au comble de la joie, remercia Tchanglouan. « Ah ! s'écria-t-it, si je recevais un tel témoignage de votre estime et de votre confiance, que me faudrait-il de plus, et que manquerait-il à mon bonheur ? » Sur quoi, Tehang-touan écrivit une lettre d'introduction qu'il remit à Hong, en y joignant, à titre de présents, quelques taels pour sa route.
Au moment de s'éloigner, Hong, après avoir achevé ses derniers préparatifs, revint pour prendre congé. Les deux amis passèrent un certain temps à causer et à boire quelques tasses ; leur entretien s'anima insensiblement. « Mon frère aîné, dit Hong en riant, il ne convient pas que j'entreprenne le voyage de Sou-tcheou; croyez-moi, il y a une chose que vous n'aimez pas, que vous ne souffrirez jamais, c'est la solitude. Comment ? vous, que j'ai tant cherché. Ah ! mon frère, venez donc avec moi ; je vous jure que vous trouverez dans votre voyage mille agréments. Tout à coup Tchang-touan pensa à Hia- Song dont ii était séparé ; il laissa un moment errer son imagination accepta l'offre qui lui était faite, et se mit en route avec Hong, sans emmener un seul domestique.
Il n'y avait pas plus d'un mois qu'ils étaient partis, quand ils arrivèrent à Sou-tcheou. Les deux amis s'instattèrent dans la maison de Hia-song, où ils furent accueillis cordialement, et de la manière du monde la plus obligeante. Comme il y a de belles promenades au-
tour de Sou-tcheou-fou, Tchang-touan s'y plut pendant quelque temps ; mais il finit par s'en lasser. Sa belle-sœur, voyant qu'ii était ennuyé de tout, en parla à Hia-song, et le jour du départ fut fixé. On transporta les bagages sur un bateau qui devait toucher Ki-choui. Tchang-touan et Hong s'embarquèrent, après avoir fait leurs adieux. On les prenait dans le bateau pour les deux frères.
Mais Hong remarqua que Tchang-touan avait dans sa valise une immense quantité de perles et des bagues (cheou-tchouen ) d'une grande valeur. Tant de rares objets avaient excité la convoitise de ce misérable ; il conçut, pendant le voyage, l'abominable dessein de tuer son bienfaiteur et son ami. Au bout de quelques jours on arriva à Nan-khang ; Hong ordonna au patron de la barque de se tenir à l’ancre ; quant à lui, il descendit du bateau, entra dans la ville, y acheta du vin, de la viande, des légumes, et finalement du poison qu'il cacha dans la manche de son habit. Approvisionné de la sorte il retourna dans le bateau, et apprêta un repas auquel il invita Tchang-touan. On se mit à table. Mon frère, observa Hong avec une insigne perfidie, je crois que le vin est pernicieux à votre santé ; il faut boire à petits traits, à petits [541] traits. ⏤ « Comment donc, répondit Tchang-touan, est-ce de cette façon que l'on boit avec ses amis ? Ne suis-je pas dans la force de l'âge ? Qu'ai-je à craindre ? » ⏤ « Tant mieux, répliqua Hong. Quant à moi, je veux boire aujourd'hui plus que de raison. » Après avoir ainsi parlé, les deux amis remplirent leurs tasses. C'était un pauvre buveur que Tchang-touan; aussi les vapeurs du vin lui montant à la tête, il s'appuya sur la table et finit par s'endormir. Comme il avait laissé du vin dans sa tasse, Hong profita de ce moment pour y verser le poison. « Mon frère ! mon frère ! cria-t-il, c'est assez pour vous ; achevez votre vin, et nous irons nous reposer. Touan l'avala d'un trait. Hong alors disposa une natte sur laquelle Tchang-touan s'étendit ; puis il alla tui-même se coucher dans une cabine, sur l'avant de la barque où il fit semblant de dormir. Quelques instants à peine s'étaient écoutés, que Tchang-touan se mit à pousser d'horribles cris. « Oh que je souffre ! je me meurs, je me meurs! » disait-il. Hong, qui était sur l'avant, ne répondit pas. Le patron de la barque, rempli d'effroi, accourut au secours de Touan mais voyant que le sang de ce malheureux jaillissait des sept orifices de sa tête, il sortit avec précipitation de la cabine pour réveiller Hong. Quand Hong à son tour s'approcha de Tchang-touan celui-ci avait cessé de vivre.
Cependant Hong s'élança sur le pont, comme un homme frappe de vertige ; il ne cessait de crier Au secours ! au secours! » Et quand les marchands, dans la compagnie desquels il se trouvait, lui demandèrent la cause d'une telle agitation et d'une telle douleur, « Ah ! leur répondit-it, le chef du bateau vient à l'instant même d'assassiner mon frère. Il s'est ensuite précipité sur moi ; j'ignore, en vérité, comment j'ai pu échappera ses coups. » Les marchands descendirent dans la cabine qu'il indiqua du doigt, et reconnurent que Tchang-touan était mort. « Dans mon infortune, continua Hong, puis- je, messieurs, vous assigner comme témoins à charge?.
Toutefois le batelier protestait de son innocence; il était entouré des marchands, lorsqu'un homme, d'un vénérable aspect, prit sur-le-champ la parole : « Messieurs, leur dit-il avec le plus grand calme et l'accent de la vertu, il y a bien longtemps que je connais le maître de cette barque ; j'ose vous affirmer qu'il est inaccessible à toutes les convoitises, incapable de commettre un meurtre. Réfléchissez, messieurs, à l'instabilité des choses humaines ; elles changent comme le temps ; nous passons quelquefois du matin au soir par beaucoup de vicissitudes. Gardez-vous d'accuser à tort un homme innocent ! » A ces paroles Hong. affectant de revenir sur ce qu'il avait dit, répliqua vivement : « Je vois, monsieur, que vous êtes un homme d'un caractère honorable, et je me désiste de ma plainte. Hélas ! songez au coup terrible, imprévu, qui vient de me frapper. Dans mon saisissement, j'ai formé, j'en conviens, une accusation fausse ; mais si je n'eusse pas cherché à venger la mort de mon frère, comment aurais-je pu soutenir les regards de ma belle-sœur ? » En achevant ces mots, il se jeta sur le cadavre de Tcbang-touan pour l'embrasser, et versa des larmes en abondance ; les assistants émus l'arrachèrent à ce douloureux spectacle.
Le lendemain, Hong entra dans la ville et y acheta un magnifique cercueil, dans lequel il plaça le corps de Tchang-touan. Après avoir mis la main sur les perles et sur les bagues, il revint au milieu des voyageurs, sans proférer une seule parole… Enfin on arrive à Ki-choui. Hong descend du bateau, et s'achemine vers la maison de Tchang-touan pour y annoncer la fatale nouvelle. A ce moment, la femme de Tchang-touan, Ho-chi, était assise dans une salle où elle prenait un peu de repos. Quand elle vit que Hong revenait à la maison vêtu de blanc, elle s'approcha de lui et versa des larmes. Hong se prosterna jusqu'à terre, puis, éclatant en sanglots : « Ah ! ma sœur, s'écria-t-il, un coup funeste a enlevé mon frère à mes cotés, sans qu'auparavant il ait été atteint de la moindre indisposition. » A peine avait-il achevé ces paroles, que la malheureuse femme tomba évanouie. Elle revint à elle avec les soins et les attentions de Hong ; [542] mais son âme était brisée, et l’on ne pourrait exprimer la douleur qu'elle ressentit. Hong, suivi d'un domestique, alla recevoir le cercueil de Tchang-touan. Quel sujet de tristesse et de regrets Quand on apprit la nouvelle de sa mort, la consternation fut générale.
Cependant tous les parents, tous les alliés du défunt, quand on parlait de Hong, ne tarissaient pas sur ses qualités, sur ses vertus : « C'est un bon, un excellent homme, » disaient-ils. Après la cérémonie des funérailles, Ho-chi elle-même, dont la douleur était inconsolable, s'imagina qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de livrer à Hong l'administration de sa fortune. Celui-ci devint donc l'intendant général de la maison terres, herbages, fermes, maisons de plaisance, il régissait tout. Cette administration, on le pense bien, ne laissait pas que d'être lucrative pour Hong. Deux ans à peine s'étaient écoulés qu'il figurait assez bien dans le monde ; il avait une femme, des esclaves, des champs, une jolie maison de plaisance. Pendant son séjour dans le Hou-nan il avait entretenu des liaisons criminelles avec la concubine d'un habitant du pays ; il lui était né de ce mauvais commerce un fils qu'il avait fait venir à Ki-choui et qu'il comblait d'affection. Comme cet enfant avait les yeux très-beaux, il lui donna le surnom de Meï-yû (beau comme le jade).
Mais laissons pour un moment Hong, et parlons de Ho-chi. Le temps n'avait pas amorti son affliction. Un jour qu'elle se trouvait par hasard sur les marches de l'escalier extérieur, elle aperçut un petit char de voyage dans lequel une jeune femme était assise, puis un homme qui marchait derrière le char. On s'arrêta devant la porte. Or, la jeune femme, c'était l'épouse de Hia-song, la soeur cadette de Ho-chi ; l’homme, c'était Hia-song lui-même. Ils venaient tous les deux de Sou-tcheou-fou. Après qu'ils furent entrés dans le salon, Ho-chi s'approcha de la femme de Hia-song, et remarqua que des larmes
coulaient de ses yeux. « Ah ! ma sœur, dit celle-ci, que je suis à plaindre ! Hier, à l'embouchure du fleuve, un vent terrible enfla tout à coup la grande voile du bateau ; je tenais entre mes bras mon fils, qui n'était âgé que de trois ans : hélas ! emportée par un tourbillon, les bras m'ont manqué, et le pauvre enfant est tombé dans le fleuve. Un batelier plein d'ardeur accourut à notre secours; quant à moi, je lui dois la vie : mais mon enfant, j'ignore ce qu'il est devenu ; peut-être qu'il a été enseveli dans le ventre d'un poisson. » En achevant ces mots, elle pleurait amèrement. Hia-song essaya de calmer son chagrin ; hélas ! les deux sœurs se jetèrent dans les bras l'une de l'autre et confondirent leurs larmes. On ne pouvait les séparer. Cependant, un homme de l'équipage fut introduit dans la salle, et annonça qu'on allait mettre à la voile. Hia-song et sa femme furent contraints de partir à l'instant même. Quand ils se trouvèrent sur les marches du grand escalier, Ho-chi leur renouvela ses recommandations et leur donna mille marques de son attachement.
Ce n'est pas tout. Dans le district de Sing-tseu, du département de Nan-khang, vivait un homme dont le nom de famille était Wou, te surnom Yng, et le titre honorifique Fang-chan. Naturellement studieux, parvenu très jeune au doctorat, il avait été nommé gouverneur de Tchang-tcheou dans la province du Fô-kien, et s'était acquitté des devoirs de sa charge avec une grande probité et un désintéressement rare. Il avait atteint sa soixantième année, et n'avait point d'enfants ni de sa première femme Lieou-chi, qui était morte à la fleur de l'âge, ni de Sun-chi, qu’il avait épousée en secondes noces. Fang-chan, se trouvant donc seul, sans famille, mais avec une fortune assez digne d'envie, forma la résolution d'abdiquer sa charge pour s'abandonner aux douceurs du repos. Il présenta un placet à l'empereur, obtint sa retraite comme sexagénaire, hâta son départ, et ne s'occupa plus que des préparatifs du voyage.
Il naviguait donc sur le fleuve et s'en retournait dans son pays natal, lorsqu'il aperçut une troupe de pies. Elles nageaient avec une grâce singulière, et portaient sur leurs ailes un objet dont on ne distinguait pas très-bien la [543] nature ; tout à coup, au sein des airs, retentit le concert des oiseaux : « Saisissez-vous, si vous pouvez, de cet objet mystérieux, » dit Fang-chan au batelier. Finalement qu'était-ce que cet objet ? Un petit enfant qui pouvait avoir environ trois ans mais dont la beauté extraordinaire charma tous les cœurs. Fang-chan le prit dans ses bras, et s'écria, transporté de joie : « C'est un enfant que le ciel m'accorde. » Puis, voulant lui donner un nom, il l'appela Khi-eul « l’enfant du miracle » et t'emporta à Nan-khang, où il l’éleva avec beaucoup de soin. Or, il faut savoir que cet enfant était le fils de Hia-song, celui que Sun-chi avait tant aimé. On lui donna plus tard un précepteur qui lui apprit à lire. Il devint un prodige de mémoire et surpassa l'espérance de son père, car à Nan-khang on le regardait comme le fils de Fang-chan.
Nous ne sommes pas à la fin de l'histoire. Le temps s'écoule ; déjà Thing-choui, fils de Ho-chi, et Meï-yù, fils de Hong avaient atteint t'âge de sept ans, lorsque celui-ci confia leur éducation au plus habile maître du district. Le nom de famille de ce précepteur était Tchin, son surnom Tê-thsao. It établit donc une école particulière dans la maison de Ho-chi ; Lan-yng, sœur cadette de Thing-choui, assistait aux leçons. Cette petite fille ne portait pas de pendants d'oreille comme les autres, elle ne portait même pas le costume de son sexe ; et quoiqu'elle eût été soumise à la compression des ligatures, ses jolis souliers, habilement faits, dérobaient aux regards la petitesse de ses pieds. Aussi disait-on communément qu'elle avait le corps d'une femme et l'intelligence d'un homme. Dans le district, beaucoup de gens ne savaient pas que Lan-yng était une fille.
Nés avec des dispositions heureuses, les trois élèves ne cessèrent de se livrer à l'étude. L'application, le discernement, la docilité, d'autres qualités encore, leur valurent des succès précoces ; Tching en était ravi. Après trois années, les trois élèves excellaient à composer en vers et en prose ; et comme on annonça l'ouverture des examens dans le district, Tching ordonna à Thing-choui et à Meï-yü de concourir pour le premier degré ; la jeune fille, de son côté, résolut d'affronter les épreuves du concours.
On apprendra dans le chapitre suivant ce qui advint à Lan-yng, quand elle se présenta devant les examinateurs.
Baigui zhi 白圭志
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