1981. André Lévy (1925-2017)
- « Introduction », Sept victimes pour un oiseau et autres histoires policières. Traduction, notes et introduction par André Lévy. Paris : Flammarion, coll. « Aspects de l’Asie », 1981, pp. 7-17.
- Réédition - Paris : 10/18, coll. "Grands détectives", n° 3377,
Introduction
Chacun sait que les Chinois ont inventé l'imprimerie, la boussole et la poudre à canon. Beaucoup ne doutent pas que cette liste puisse être considérablement allongée, depuis la brouette jusqu'au jeu de cartes en passant par le papier hygiénique... Y faire figurer le roman policier suscite la surprise, mêlée d'incrédulité, sauf peut-être auprès du lecteur averti des Enquêtes du juge Ti, cette délectable série à la manière chinoise que l'éminent savant néerlandais Robert Van Gulik (1910-1967) a publiée au cours des dix dernières années de sa vie : une vingtaine de titres dont quelques-uns seulement accessibles au public français. Rien à voir avec les Fu Manchu de Sax Rohmer ou autres créations sorties des Chinatown d'Amérique.
Fereydoun Hoveyda, dans son Histoire du roman policier (Paris, 1965, p. 35), va même jusqu'à prêter à Van Gulik l'hypothèse que le genre fut importé en Occident au XIXe siècle en même temps que beaucoup d'autres « chinoiseries ». Cette seconde affirmation parait moins croyable encore. Accordons-le, elle n'est en rien corroborée par ce que nous pouvons savoir des influences littéraires de la Chine en Occident. Encore qu'il ne soit pas dans notre propos de retracer les origines du policier de tradition occidentale, il est assurément possible de rendre compte de sa naissance en faisant l'économie de l'hypothèse chinoise. Le raisonnement, mutatis mutandis, vaut pour établir la naissance indépendante du genre de tradition chinoise. La réticence des esprits rassis se comprend. Le genre policier est perçu comme le plus caractéristique de la modernité, le produit par excellence de la société urbanisée et industrialisée, la traduction de ses angoisses. Or, dans la préface de sa traduction intitulée Dee Gong An, an Ancient Chinese Detective Story, publiée à Tokyo en 1949, Van Gulik ne craint pas d'affirmer que les histoires policières existent en Chine depuis plus de mille ans. Retranchons quelques siècles à cette estimation cavalière, et nous pourrions appeler à notre rescousse une cohorte d'historiens pour nous dresser le tableau de la modernité chinoise au XIe ou XIIe siècle, sans doute le pays le plus urbanisé de l'ancien monde, peut-être guère moins, relativement, que la Chine d'aujourd'hui. Bref, à causes semblables, résultats similaires. Inversement à causes dissemblables, effets différents : la « modernité » chinoise, dont un Marco Polo nous a laissé de curieuses impressions, est loin d'avoir suivi le même itinéraire qu'en Occident. Le « policier » n'y a pas connu non plus la même carrière. A en croire Van Gulik qui situe les débuts du roman policier long vers 1600, l'histoire du genre serait singulièrement moins resserrée qu'en Occident où moins d'un demi-siècle sépare Conan Doyle d'Edgar Poe.
En comparaison de la prolifération occidentale, vanter, comme le fait le même Van Gulik à propos d'un article de Vincent Starett dans Bookman's Holiday publié en 1942, une production dépassant la centaine d’œuvres est décidément bien excessif. Qui plus est, I'inventaire n'en est pas mieux établi que leur statut de « policiers ». Dans un article récent sur le « mystère» de la traduction tronquée de Van Gulik, son jeune et érudit compatriote Wilpert Idema ne craignait pas de parler de « l'absence quasi totale de la detective story dans la tradition romanesque chinoise » (Tamkang Review, VIII, 1, 1977, p. 158)
Autant dire que des clarifications s'avèrent nécessaires. Il est vrai que lorsque Conan Doyle a été adapté en chinois - classique ! - par le fameux traducteur Lin Shu aux alentours de 1900, Sherlock Holmes fit autant sensation qu'auprès du public occidental une dizaine d'années plus tôt. Il est certain que le genre avait paru si nouveau qu’il avait suscité un néologisme pour le désigner, mais il 'agissait de la detective story classique qui allait connaître son apogée dans les années vingt de ce siècle. Admettons que la littérature traditionnelle chinoise n'en offre pratiquement aucun exemple de forme parfaitement canonique. Mais il faut rappeler que depuis un demi-siècle le genre s'est tant renouvelé et enrichi que le terme d'éclatement ne serait pas trop fort. Quoi qu'il en soit, celui, plus large, de « roman - au sens général de fiction - policier » paraît aujourd'hui mieux adapté aux réalités qu’il désigne, en tout cas à la tradition française moins attachée au merveilleux de la déduction triomphante dont Poe nous a donné d'emblée presque la caricature dans Le Mystère de Marie Roget. Sous cet angle le policier apparaît comme I'un des produits les plus caractéristiques du scientisme du XIXe siècle. On a souvent réduit le genre à son évolution vers le roman-problème où l'auteur livre un jeu intellectuel d'une pureté douteuse au lecteur qui joue perdant. La réponse à la question whodunit y est repoussée aux dernières pages dans le cadre d'une lutte entre le bien et le mal, c'est-à-dire, en général, détective contre criminel. C'est sur cette façon de centrer l'intérêt que même ces « Van Gulik» à la manière chinoise sacrifient au goût occidental.
Le genre chinois s'intéresse moins à l'auteur du mal qu'au triomphe du bien. L'erreur judiciaire ou le déni de justice sont ses thèmes de prédilection. Si Van Gulik voit des histoires policières partout et Idema nulle part, ce n'est pas seulement que l'un n'ait pas tout à fait raison et l'autre pas entièrement tort. Ils ne se font pas du policier la même idée. Expliquons-nous. Partons de l'excellente traduction que vient de nous donner Jacques Reclus du roman de Wu Woyao (Wou Wo-yao) sous le titre Crime et corruption chez les mandarins. Van Gulik, qui en avait adapté le thème dans ses Chinese Bell Murders, publié en 1958, laisse entendre que Wu Woyao comptait parmi les admirateurs de Sherlock Holmes et Arsène Lupin. En fait, l'influence occidentale, le lecteur pourra le constater, se borne à la disposition du premier chapitre, entrée en matière in medias res, selon l'antique usage de notre épopée. Le suspens est lié à la survie de celui qui finira par obtenir justice après de multiples échecs. Ce n'est pas un roman policier ni, comme l'annonce la jaquette, un livre d'aventures. Toutefois pour les Chinois l'ouvrage faisait partie d'un genre né au début du onzième millénaire, ce qui se dit gong'an et peut se traduire « cas judiciaires », un mot qui manque dans notre langue, mais qui existe notamment en allemand : Kriminalroman, ou Novelle.
Les origines du genre remontent en Occident au XVIIIe siècle, le confluent, en quelque sorte, du roman noir « gothique » apportant le sentiment de l'horreur, des histoires de (bons) brigands et de la curiosité pour les cas judiciaires dont témoignent les vingt volumes des Causes célèbres et intéressantes publiés à partir de 1734 par de Pitaval.
N'est-il pas permis aujourd'hui de ne considérer I'intellectualisme de la detective story que comme le sous-genre d'un ensemble bien plus large de la littérature populaire, ou pseudo-populaire, fondée, en fin de compte, sur le sensationnel?
Après tout, il suffirait de prendre le mot « policier » au sens propre pour désigner par ce terme l'expression gong'an que nous continuerons, par souci de clarté, à traduire par « judiciaire ».
Trêve d'arguties : ce sont à peu près les mêmes ingrédients qui ont contribué à la naissance du genre chinois un demi-millénaire plus tôt. C'est dans l'évolution ultérieure que le parallélisme ne joue plus. Avouons-le, l'histoire des histoires judiciaires ou policières est mal connue. On a supposé, et contesté, que le stade oral eût précédé de plusieurs siècles le passage à l'écrit. Toujours est-il que ce sont parmi les œuvres apparemment les plus proches de ce stade oral que l'on découvre les prémices d'une évolution, qui ne se fait pas, vers un sous-genre analogue à la detective story.
Les plus anciens recueils de cas judiciaires, en langue classique et sous une forme laconique, étaient sans doute à destination purement professionnelle. Ce n'est peut-être déjà plus le cas de ce manuel du XIIIe siècle qualifié de « jurisprudence et détection » par Van Gulik qui le traduisit en 1956 sous le titre : Parallel Cases from under their Peartree. Les recueils manifestement destinés au divertissement nous sont connus par des éditions dont les plus anciennes sont de la fin du XVIe siècle. Ce sont des collections d'anecdotes en chinois classique vulgarisé, le plus souvent autour du personnage d'un juge fameux, au premier chef Bao Zheng (999-1062) qui figure déjà dans la plupart des quelque vingt-cing pièces « judiciaires » du théâtre des Yuan des XIII-XIVe siècles. On y trouve maints canevas propres à une exploitation
romanesque policière, cependant moins fréquente qu'on ne l'a dit.
Le genre « judiciaire » inclut, en Chine, aussi bien les histoires de bandits, malfrats ou voleurs dont le chef-d’œuvre incontesté est maintenant accessible dans l’admirable traduction de Jacques Dars, Au bord de l'eau, publiée en 1978. Il a été très tôt, du thème du « bon voleur » aux scènes de cape et d'épée, tiré dans une direction éloignée de la détection. Toutefois, dans la galerie des redresseurs de torts, les juges exemplaires ont assez bien résisté pour fournir des romans à motifs mixtes. Leur vogue ne remonte peut-être guère au-delà de la fin du XVIIIe siècle. A vrai dire I'unité de ton, si proche de la detective story, de la première moitié, très exactement, du roman sur le juge Di (Dee) traduit par Van Gulik, est exceptionnelle. Il n'y a aucunement lieu d'estimer la seconde moitié apocryphe, donnons-en acte à Wilpert Idema. Ajoutons qu'il n'existe aucune solide raison, jusqu'à présent, d'en faire remonter la composition au-delà du XIXe siècle : bref, il n'est pas démontré que l'auteur des Quatre cas extraordinaires du règne de I'impératrice Wu, selon le titre original chinois, soit un prédéceseur d'Edgar Poe.
Quant aux cing caractéristiques du policier chinois traditionnel selon Van Gulik, elles sont vraies de l’œuvre qu'il a traduite, d'un certain nombre d'autres sans doute, assurément pas de toutes. Le démontre le choix de traductions que nous soumettons à l'indulgence du lecteur. On n'y trouvera aucun exemple caractérisé de duel entre le criminel et le juge, schème essentiel au policier chinois à en croire Van Gulik qui se fonde sur des exemples rares et relativement tardifs. Il est vrai que nous présentons des nouvelles, non des romans. On remarquera que, contrairement à la première caractéristique énoncée par Van Gulik, le méchant n'est nullement présenté et pleinement identifié dès le début, mais vers la fin, dans quatre de nos neuf histoires : Le Billet, L'Investigation de la botte de cuir, Les Trois Apparitions et L'Affaire des lingots du Trésor. Quant à la seconde, l'insertion d'éléments surnaturels, on constatera que les quatre premières de nos histoires policières en sont dépourvues. Les troisième et quatrième caractéristiques concernent le roman ; la cinquième, qui a trait à la propension à décrire par le menu le supplice final, ne se vérifie, somme toute, que pour une seule de nos nouvelles, Sept victimes pour un oiseau, où, de plus, la description n'est nullement gratuite.
Que le lecteur n'aille pas croire pour autant que notre choix ait été commandé par le souci de réfuter certaines assertions de Van Gulik. II est temps de lui en fournir l'explication : la première règle que nous nous sommes imposée, dans ce domaine encore si mal défriché, c'est de ne présenter que des œuvres jamais encore traduites en français, à notre connaissance. La seconde a été d'offrir un ensemble ancien chronologiquement assez homogène. Sauf la dernière, ces nouvelles ont longtemps passé aux yeux de la critique comme plus anciennes encore, de la dynastie des Song ou de celle des Yuan, c'est-à-dire en gros du XIIIe siècle. Pour certaines, la matière orale qu'elles couchent par écrit pourrait remonter plus haut. Mais, comme l'a établi ou confirmé la magistrale étude de Patrick Hanan, The Chinese Short Story (Harvard, 1973), toutes ces histoires ont dû être rédigées ou réaménagées au début du règne des Ming, vers les XIV-XV siècles, sauf, peut-être, la dernière, manifestement plus tardive. En tout cas les trois premières nouvelles nous ont été transmises par une édition du milieu du XVIe siècle, les autres par des éditions antérieures à 1625. Pour le genre court on ne connaissait guère d'imprimés plus anciens jusqu'à la découverte en 1967, dans une tombe, de onze livrets à « cantefabler » dont quatre à thème « judiciaire», publiés entre 1471 et 1478 semble-t-il. Déposés au musée de Shanghai, ils sont restés jusqu'à présent inaccessibles au monde savant, tout au moins hors de Chine, sauf pour une poignée de privilégiés (Cf. Wenwu, 198, novembre 1972).
Bref, en nous gardant de l'illusion que le plus fruste soit nécessairement le plus ancien et sans prétention de se muer en archéologue du policier, nous avons cherché à réunir, non pas les, mais des primitifs du genre. Que l'on ne s'y trompe pas, « primitif » ne signifie nullement « primaire », qualificatif qui conviendrait aussi bien à des œuvres modernes, en Chine ou ailleurs.
L'intérêt de ces textes va bien au-delà du fait divers qui leur fournit la trame. Ce sont les témoins d'une étonnante maturité de l'art narratif chinois, des monuments attestant les qualités littéraires et les ressources de l'ancienne langue vulgaire, déjà si proche du chinois d'aujourd'hui. Le sentiment d'y découvrir le produit authentique de milieux qui ne s'expriment guère dans la « haute » littérature est, peut-être, la source principale de la fascination que ressent le lecteur averti. Ce que l'on a pu dire de la Série noire, témoin de son temps, vaut pour cette production plus modeste, mais d'autant plus précieuse. Ce qui fascine, ce n'est pas tant la découverte d'un monde « sublunaire », comme disent certains critiques, que celle d'une vision submandarinale, si l'on veut bien nous passer ce néologisme. La première et les deux dernières histoires exceptées, la principale source de catastrophe y est le manquement à la prudence. De vouloir dépasser l'humaine condition
n'est pas la moindre, pour l’homme comme pour la femme. Toutes ces infractions à une juste économie du désir nous révèlent souvent une psychologie étonnamment proche de notre sensibilité moderne.
Entre les deux grands motifs de tous les crimes, I'argent et le sexe, c'est, dans la proportion de sept sur neuf, le second qui l'emporte. Au contraire de ce qu'on observe dans la « haute » littérature, l'emprise de la sexualité est décrite avec plus de franchise que de complaisance.
On connaît I'usuelle division du policier en histoires à énigme, à suspens, ou « noires ». Part faite à l'arbitraire de ces distinctions qui ne sont pas mutuellement exclusives, si nous devions appliquer cette classification tripartite au choix présenté ci-après, nous aurions pour
l'énigme la première et les trois dernières nouvelles, pour le suspens Sept victimes pour un oiseau et L’Apothéose du commis d'apothicaire. Resteraient pour la « série noire » les deux autres, puisque La Bague, en son état lacunaire, paraît inclassable ; ce n'est que potentiellement un policier à suspens.
Sans doute faut-il tout de suite reconnaître qu'aucune de nos histoires à énigme ne respecte toutes les règles classiques du genre selon la tradition occidentale. D'abord il n'y a meurtre que dans Les Trois Apparitions. Dans Le Billet, la machination du moine ne constitue pas véritablement une énigme. La connaissance du lecteur devance celle des personnages sans que soit pour autant supprimé le plaisir de la lecture puisque demeure le suspens du dénouement. Dans L’Affaire des lingots du Trésor, l'énigme, placée à mi-course, n'est pas le véritable centre d'intérêt, et d'ailleurs, du fait de sa banalité, ne mérite guère ce nom. L’Investigation de la botte de cuir fonde le mystère sur des facultés supra-humaines. En fin de compte seule l'énigme des Trois Apparitions paraît inattaquable du point de vue de la tradition occidentale, mais la résolution contrevient aux règles qui proscrivent le surnaturel : le raisonnement déductif y repose sur le déchiffrement d'un rêve plutôt
que sur des indices matériels. De ce point de vue, seule l'enquête de L'Investigation de la botte de cuir est pleinement satisfaisante. Les déductions que l'on trouve ailleurs n'ont pas pour fonction de résoudre une énigme. L'oiseau des Sept victimes amène un rebondissement, Les Vagissements de l'enfant mort fournissent I'épilogue.
Il est assurément malaisé de distinguer le romanesque « noir » de celui à suspens puisque dans l'un et l'autre la source principale du plaisir de lire résulte de l'art d'enchaîner la marche quasi tragique du récit. Néanmoins, ce qui rapproche l'énigme du « suspens », c'est la gageure de l'impossible apparent placée vers le début du récit dans le premier cas, la fin dans le second. Le narrateur livre une sorte de match au lecteur. Il l'aura gagné en rendant plausible et vraisemblable l'incroyable : sept victimes pour un malheureux oiseau, cinq têtes tranchées par un modeste et tranquille commis d'apothicaire.
Il est vrai que L'Identification erronée du cadavre entraîne la mort de six victimes, Les Vagissements de l'enfant mort celle de quatre personnes. Mais l'attente du lecteur n'est aucunement dirigée vers un tel bilan. Ce qui le retient, c'est la trame inexorable des contraintes tissées par le destin vers le meurtre et le suicide, dès lors qu'une faute initiale donne prise au tragique.
Les règles d'une judicieuse économie du genre court sont néanmoins toujours respectées. L'intrigue ne noue pratiquement jamais plus de deux fils. Nul doute qu'il faille attribuer à l'art du conteur professionnel la mise en place oblique, l'aménagement des ralentissements et des rebondissements de l'action. Le lyrisme des interruptions ou mises en condition poétiques, gnomiques ou descriptives en fait partie intégrante. Flatter les habitudes de lecteur occidental en les éliminant de la traduction aurait été mutiler l'authenticité de ces œuvres. Elles se présentent sous la forme de récit de conteur dont les intrusions, si naïves soient-elles, méritaient à ce titre d'être maintenues. Espérons que le prix de ce dépaysement ne paraîtra pas excessif.
Point n'est besoin d'invoquer le naturalisme à propos du réalisme de ces nouvelles qui fournissent des meurs et de l'administration chinoises un tableau sans illusions. Il en est naturellement autrement des romans centrés autour de la personnalité légendaire d'un juge modèle. Non qu'il soit tout à fait absent ici puisqu'il intervient comme une sorte de deus ex machina, aussi bien dans Les Vagissements de l'enfant mort que dans Les Trois Apparitions. Mais c'est pour souligner l'impéritie du mandarin moyen. A la décharge de ce dernier il faut rappeler que c'est un homme généralement débordé par de trop lourdes charges administratives, à la tête d'une circonscription trop populeuse - jusqu'à plusieurs centaines de milliers d'habitants au XIVe siècle. On peut comprendre sa hâte à classer le plus rapidement possible les affaires. Le magistrat qui trouve le temps de se muer en détective sous quelque déguisement tient de l'utopie, d'autant que, comme le montre L'Investigation de la botte de cuir, il dispose de toute une hiérarchie de subordonnés plus aptes à opérer dans un pays qu'ils connaissent bien puisqu'ils y sont généralement à demeure. Le mandarin, lui, est étranger, par une disposition expresse de la loi. Il est nommé, en principe, pour une période qui ne dépasse pas trois ans. Le fait que nulle condamnation ne puisse être prononcée sans les aveux de l'accusé est une garantie assez illusoire que nos récits font ressortir, puisque la torture légale parvient presque toujours à les extorquer. Il n'empêche que le juge trop pressé court des risques si l'inculpé meurt avant d'avouer ou si le déni de justice est démasqué auprès des autorités supérieures, comme l'illustre Sept victimes pour un oiseau. L'arbitraire du juge qui confond en sa personne tous les pouvoirs est tempéré non seulement par l'opinion publique locale, dominée par les notables, mais aussi par la possibilité de recours aux instances supérieures auxquelles, de toute façon, il est fait obligation de se référer dans les cas graves. On aura remarqué que l'inculpé ne dispose d'aucune garantie pour sa défense. L'avocat n'existe pas. Les témoins sont cités au gré du juge qui, trop souvent, les traite à peine mieux que l'accusé. Aussi faut-il de bien puissantes motivations pour se présenter à un tribunal. Toutefois la publicité de l'interrogatoire constitue une sauvegarde. Si exécrables que soient les conditions d'incarcération, surtout si l'on n'a ni amis ni parents pour vous nourrir, la torture au secret y est illégale. Sur ce point, le progrès, aujourd'hui, n'est pas
toujours évident...
Terminons en rappelant qu'il n'existe pas dans la tradition chinoise de collections spécialisées dans les histoires à thème judiciaire, sauf sous la forme concise d'anecdotes en langue semi-classique. C'est, je le crains, la première fois quelles se trouvent ainsi réunies, sans que le choix, trop limité, puisse prétendre à la représentativité. Il est possible d'en trouver d'autres dispersées dans diverses publications. Me limitant à mes propres traductions, je signalerai « L'injuste. exécution de Cui Ning » dans L'Antre aux fantômes des collines de I'Ouest (Gallimard, Paris, 1972), et, pour la « série noire », «L'anguille dorée » et « Le rendez-vous d'amour où les cous sont coupés » publiés dans Etude sur le conte et le roman chinois (École française d'Extrême-Orient, Paris, 1971).
Aucun des textes présentés ci-dessous n'était, à ma connaissance, accessible en français. Deux seulement, La Bague et L’Affaire des lingots ne le sont en aucune autre langue. Pour le reste j'ai pu profiter de traductions en anglais, allemand, néerlandais, tchèque et japonais, souvent excellentes, parfois ni belles ni fidèles...
Nous livrons les nôtres à l'appréciation du lecteur de bonne volonté dans l'espoir d'avoir su garder un peu de la fraîcheur et de l'actualité que ces histoires ont conservées à travers le temps et l'espace.
Les notes et les commentaires qui suivent chaque nouvelle ne sont pas nécessaires à l'intelligence du récit. Les notes apportent des éclaircissements sur des points de détail, les commentaires offrent des réflexions plus générales à l'appréciation du lecteur curieux de ces compléments d'information.
Sur André Lévy, voir le numéro hommage de la revue en ligne Impressions d'Extrême-Orient, n° 14 (2022) à l'URL : https://journals.openedition.org/ideo/2349
Analyse : voir la thèse de Chen Jiakun, à venir
Contenu du recueil :
- 1. « Le Billet » Q 2/S I, 35 ;
- 2. « L’Identification du cadavre » Q 18/S II, 33 ;
- 3. « La Bague » Q 20/S I, 4 ;
- 4. « Sept victimes pour un oiseau » S I, 26 ;
- 5. « L’Apothéose du commis d’apothicaire » S I, 38 ;
- 6. « Les Vagissements de l’enfant mort » S II, 35 ;
- 7. « L’Investigation de la botte de cuir » S III, 13 ;
- 8. « Les Trois apparitions » S II, 13
- 9. « L'Affaire des lingots du Trésor » S II, 15
Page d'accueil
Sommaire 1 - Sommaire 2
Comments (0)
You don't have permission to comment on this page.