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1974, Étiemble

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1974. Étiemble (1909-2002)

 

  • « L’Érotisme dans l’art et la littérature », Essais de littérature (vraiment) générale. Paris : Gallimard, 1974., pp. 87-121

  


2. La littérature érotique (pp. 113-114) 

 

Bref, on peut « faire catleya » comme chez Proust : on peut et l'on doit jouer avec les mots, mais nos esprits à ce point sont sensibilisés qu'il est extrêmement difficile d'employer en érotique les termes propres (qui, dans ce domaine, sont toujours devenus sales) alors que c'est la loi de la littérature. Un seul livre d'amour sans doute serait parfait ; celui qu'une femme ou un homme parfaitement païen et pur aurait composé, dans son langage secret, pour le ou la partenaire qu'il désire et qu'il aime. Cet ouvrage n'aurait évidemment qu'un lecteur accompli. Littérairement et poétiquement, peu importe. Commercialement, c'est autre chose. Faut-il donc recourir au latin, comme Chorier dans les dialogues d'Aloysia Sigea? Est-il vrai que le latin brave l'honnêteté ? Certes, beaucoup d'ouvrages sérieux, qui redoutent la censure, emploient cette langue pour les passages « les plus osés » (disons : tous ceux qui traitent correctement de l'amour charnel). Ainsi, dans Sexual Life in Ancient China du savant diplomate hollandais Van Gulik, la plus grande partie des traités taoïstes est donnée en latin ; ainsi, dans une édition anglaise, pourtant édulcorée, du Jin ping mei [Kin p'ing mei], The Golden Lotus, imprime-t-on en latin les passages les plus vifs parmi ceux qu'on a retenus. Honneur donc à l'édition française de van Gulik, qui traduit aussi le latin ! Ce latin qui n'est qu'une façon d'interdire l’accès de l'érotique à la plupart des gens. Sur un flacon qui mérite mieux, c'est coller l'étiquette « poison ». Avouons aussi que la censure fut sotte qui contraignit l'éditeur français du Tapis de prière en chair à imprimer en caractères chinois qui se prononcent yang wu [yang-wou] (et cela jusqu'à six fois la page) le mot qui désigne tout modestement le vit ; même astuce tartufesque à propos du sexe de la femme, dans cet ouvrage où l'on en parle plus d'une fois. Tout dérisoires qu'on les juge, ces procédés contribuent à pervertir le lecteur, à lui donner de l'érotique une idée fausse. C'est suggérer une transgression, un péché. Ceux qui lisent innocemment les beaux textes poétiques ou romanesques traitant des choses de l'amour ne peuvent que refuser des traductions qui, en l'espèce, vraiment trahissent. Il faudrait tenter de rendre à chacune des langues vernaculaires le moyen de nommer les choses de l'amour. Ce qui exigera une lente et difficile éducation. En attendant, la seule ressource de l'écrivain reste l'image. Comme dit Jean Paulhan : « Que nous ont-ils donc fait, ces organes, pour qu'on n'en puisse parler simplement ? »

 

 


  • « Connaissance de l'Orient»

 


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