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1992a, Étiemble (redirected from 1992a, Etiemble)

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1992a. Étiemble (1909-2002)

 

  • « L’Odyssée de Lao ts'an ou Les Vagabondages de Vieille Loque ? », in Étiemble, Nouveaux essais de littérature universelle. Paris : Gallimard, 1992, pp. 212-234.

  


 

L’Odyssée de Lao ts'an* ou Les Vagabondages de Vieille Loque ?

 

 

« C’est en partant de ma condition de colonisé puis de ma condition de Juif, que j’ai retrouvé la signification des autres conditions d'oppression, de cette relation générale d'oppression : c'est-à-dire de l'un des aspects les plus malheureusement sûrs de la condition humaine en général. » Albert Memmi, Portrait d'un Juif, Gallimard, « Idées », 1969, p. 18.

 

Lorsque je décidai de publier dans « Connaissance de I'Orient » avec le patronage de l'Unesco, le chef-d’œuvre de Lieou Ngo, son seul roman, mais l'un des plus forts, des plus beaux romans chinois, je ne pensais pas que le prestige d’Homère et l’acception désormais banale du substantif « odyssée » pour signifier, au figuré : « tout récit d'aventures variées ou singulières (avec une minuscule) » et même, en style familier : « les voyages, la vie, les aventures d'une personne. Racontez-moi votre odyssée » (Littré) contamineraient à ce point traducteur et réviseur, un Chinois et un sinologue époux d'une Chinoise, que le titre du Lao ts'an yeou-ki deviendrait en notre langue L'Odyssée de Lao ts'an (dans les notes de laquelle je verrais, à ma surprise, pour ne pas dire ma stupeur, apparaître un « gynécée »).

Mais le réviseur ayant tranché, je me soumis, selon ce que je croyais alors mon devoir. Depuis lors, je me suis mieux informé, et je suis autorisé par l'Unesco à proposer une traduction du titre qui n'égare plus le lecteur de langue française.

Telle en effet chez nous la tyrannie d'une tradition méditerranéenne (que je ne méprise nullement, à laquelle je fus longuement dressé, mais que j'ai assez tôt compris qui ne devait pas devenir impérialiste en littérature ; cela, dès que j’eus découvert que, pour apprécier correctement les philosophies de notre tradition, je devais m'initier à celles au moins de la Chine et par conséquent apprendre du chinois), qu'un des meilleurs sinologues de notre siècle, André d'Hormon, à qui l’Unesco avait confié la révision du Hong leou mong, me proposa jadis pour titre français : Le Songe dans le gynécée. C'est donc avec satisfaction qu'après vingt-cinq ans d'efforts, je vois sortir dans la Pléiade Le Rêve dans le pavillon rouge. Un hong leou, un pavillon rouge, ce n'est en effet ni harem, ni gynécée. La condition des femmes chinoises qui vivaient là n'avait quasiment rien de commun avec celle de la Grecque au gynécée ; rien absolument de commun avec celle des musulmanes au harem. Le seul examen critique de ce titre manifestait donc qu'il n'y a point sur la terre des

femmes une condition féminine et une seule, mais des conditions, qui, en l'espèce, variaient selon les religions. Devant cette odyssée, devant ce gynécée chinois, ou prétendus tels, je devais me tenir sur mes gardes. Moins choquant que gynécée, odyssée n'en est pas moins inopportun. Ce veut être la traduction du mot chinois yeou, dont il existe deux variantes graphiques, I'une (n° 7522 au dictionnaire chinois anglais de Mathews) qui s'écrit avec la clef de l'eau ; I’autre (ibid., n° 7524), qui prend la clef de la marche. Conformément à sa clef, le premier de ces yeou signifie d’abord : ramer, voguer sur la mer, avec pour second sens : to travel. Ce yeou avec la clef de l'eau conviendrait évidemment mieux pour odyssée que le yeou de Lieou Ngo, tracé avec celle de la marche. Sens premier du Mathews : to roam, suivi de to travel ; donc, errer, rôder, puis voyager. Ce que confirme le Dictionnaire chinois-français par clefs du P. Couvreur, p. 527 AB et 926 BC. Bien qu'il fournisse plus de nuances que Mathews, Couvreur jamais n'emploie odyssée ; ni avec la clef de la marche, ni même avec la clef de l'eau.

Quant à la traduction de Lao ts'an, dont se dispensent traducteur et réviseur, c'est elle pourtant, elle seule, qui donne au roman tout son sel. Ts'an (n° 6689 du Mathews), C’est du débris, une épave, un type fini, une loque; dans notre langage familier; une cloche. Lao ts'an, c'est donc Vieille Loque. Mais yeou-ki ? Lorsque, retour de Chine, je publiai en 1958 mon Nouveau Singe pèlerin, avec sous-titre chinois : Tong yeou-ki, je ne faisais que retourner géographiquement le Si yeou-ki, autre fameux roman chinois, qu'on avait publié en français sous le titre : Le Singe pèlerin. D'où mon calque. Plutôt qu'une traduction, Le Singe pèlerin représente une glose. Mot à mot, si yeou-ki donnerait Relation (ki) des errances yeou) vers l’ouest (si) ; pèlerinage n'étant ici qu'une allusion ironique à la longue marche vers I'Inde de l'illustre moine bouddhiste Hiuan-tsang (602-664), lorsqu’il partit en quête des textes de « la loi».

En hellénisant le titre de Lieou Ngo, en refusant de traduire Lao ts'an, les traducteurs déviaient d'autant plus dommageablement le sens et la structure de cet ouvrage qu'il est construit selon la tradition chinoise la plus stricte : comme agglutination de contes ou d'anecdotes que relient deux formules, lune au début : houa chouo, quelque chose comme : on relate ; l'autre (à la fin) qui, avec diverses variantes, signifie toujours : « si vous voulez en savoir plus

long, écoutez le chapitre suivant ». Bien qu’il s'agisse évidemment de lecture, en l'espèce, le verbe t'ing (écouter) témoigne de la symbiose entre la phatisme du conte et l'écriture romanesque selon la poétique chinoise ; et ce, jusqu'au XXe siècle, car le Lao ts'an yeou-ki fut écrit de 1903 à 1906.

Inutile par conséquent de se demander, comme le préfacier, M. Jacques Reclus, ce que le frère de l'ingénieur Lieou Ngo qui, contre l'avis de tous les « experts », sut régulariser le cours capricieux et parfois ravageur du Fleuve Jaune, leur Houang Ho, aurait pu lui transmettre en fait de connaissances sur la littérature française, et par ce biais (qui sait ?), ajouterais-je, sur L'Odyssée. Ce que nous lisons, c'est un roman de facture rigoureusement chinoise. J'étudierai donc Les Vagabondages de Vieille Loque en essayant de les rattacher à la problématique du sujet proposé à notre réflexion.

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Ainsi, non seulement il n’y a que des conditions humaines, mais Vieille Loque, cet initié, affirme en termes catégoriques qu’il y a deux sortes d'hommes : les justes, rarissimes ; et les autres : produits d'une société corrompue-corruptrice.

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Autre raison de ne plus jamais parler d'une Odyssée de Lao Tsan : Les Vagabondages de Vieille Loque ne durent ni deux mois, ni dix ans ; ils coexistent à l'histoire de notre espèce, parce que, malgré l'évidence (cette intolérable diversité des conditions humaines), il n'est pas absurde d'écrire, comme fit Voltaire à propos du Japon : « La nature humaine, dont le fond lje souligne] est partout le même, a établi d'autres ressemblances entre ces peuples et nous, » Ou'attendent donc les comparatistes de notre petite planète, où chaque année voit se rétrécir la peau de chagrin du monde encore un peu libre, pour secouer à leur tour les grelots du médecin chinois ambulant, fauteur volontaire de justice et de vérité ?

 

* Lieou Ngo, L'Odyssée de Lao ts'an (1964), traduit du chinois par Cheng Tcheng, avant-propos de Jacques Reclus, 288 p., coll. « Connaissance de l'Orient », série chinoise (n° 19). Le même ouvrage, avant-propos de Jacques Reclus, 282 p., coll. « Connaissance de l'Orient», série chinoise (n° 41). Réédition sous le titre : Pérégrinations d'un clochard (1984), traduit du chinois par Cheng Tcheng, préface d'Etiemble, avant-propos de Jacques Reclus, 416 p., Folio (n° 1574).

 

 


 


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