1833. Jean-Jacques Ampère (1800-1864)
- « De la Chine et des travaux de M. Abel Rémusat », Revue universelle. Bibliothèque de l'homme du monde et de l'homme politique au 19e siècle., Première année, tome V. Bruxelles : Louis Hauman et Co, 1833, pp. 19-21.
- Repris dans Jean-Jacques Ampère, Œuvres de J. J. Ampère. La science et les lettres en Orient. Paris : Didier 1865, 490 p., pp. 48-52.
De la Chine et des travaux de M. Abel Rémusat
Histoire littéraire - belles lettres (ext.)
Il est deux genres d'ouvrages d'imagination qui ont pour nous un intérêt particulier en ce qu'ils nous offrent une peinture fidèle et vivante des meurs chinoises, ce sont les drames et les romans. Tous deux sont dédaignés à la Chine et mis en dehors de la littérature savante. Cette exclusion même est un mérite pour des Européens, car elle nous garantit que les auteurs n'ont eu pour guide que leur goût ou celui de leurs lecteurs, et n'ont point été obligés de soumettre leurs idées et leur style à des données de convention ou à une symétrie pédantesque. Il y a chance pour qu'il se glisse quelque vérité dans ces compositions vulgaires qu'o n'estime pas assez pour les fausser entièrement. M. Rémusat n'a point traduit de drame. Les drames chinois sont composés de prose qu'on récite et de vers qu'on chante. Cette seconde partie, comme tout ce qui est en vers à la Chine , est fort difficile à
entendre. M. Rémusat avait fait peu d’efforts pour surmonter ce genre de difficulté qu'il ne tenait pas beaucoup à vaincre ; d'autre part il sentait qu'on ne pouvait, comme l'ont fait le père Amyot et M. Davies, qui nous ont donné chacun la version d'un drame chinois, passer entièrement la portion versifiée et chantée, celle à laquelle les spectateurs et les auteurs chinois attachent le plus d'importance. M. Jullien est le premier qui ait traduit une pièce chinoise tout entière, vers et prose ; c'est un tour de force qu'il renouvellera, nous l'espérons, pour quelques portions du répertoire chinois dont il a cent volumes à sa disposition, et qui en contient des milliers.
Quant aux romans, tout le monde a lu les Deux Cousines et la spirituelle préface de M. Rémusat ; mais on a levé des doutes sur la fidélité de la traduction. Mettant à part les vers placés à la tête des chapitres ou jetés dans le récit, et que M. Rémusat confessait ne pas entendre toujours, on peut affirmer qu'il traduit non-seulement avec exactitude, mais encore avec minutie et scrupule, calquant
autant qu'il est possible la phrase française sur la phrase chinoise, et suivant pas à pas son original. ll est même supérieur, sous ce rapport , au traducteur anglais d’un autre roman chinois, l’Union bien assortie, qui de son côté entend mieux les vers.
La conscience du lecteur étant mise en repos sur ce point, il peut chercher avec toute sécurité dans les deux Cousines une peinture des meurs d'un grand peuple au moins aussi fidèle que celle que lui présenterait le roman le plus historique. N’a-t-on pas dans celui dont je parle le spectacle de cette vie oisive, efféminée, corrompue, qu'une civilisation très-ancienne et depuis longtemps immobile a faite au plus vieux peuple de la terre ? Voyez ces lettrés, qui , dans une bibliothèque élégante, entourés de livres et de fleurs, riment et boivent tour à tour ou conversent indolemment, un imperturbable sourire sur les lèvres. Voyez-les toujours graves et posés, même dans l'abandon de l'intimité, s'adresser froidement des révérences et des compliments sans fin, Voyez, sous cet air de politesse et de réserve, les plus bases passions triomphant sans combat , les plus honteuses manœuvres employées sans hésitation et sans remords, ne déshonorant pas même quand elles échouent. Ne découvrez-vous pas quelque chose de roide, de glacé, de compassé, dans les mouvements et les discours de tous ces personnages ? On dirait qu'ils ne sont pas faits d'os et de chair, mais de bois ou de faïence. Qui ne sera curieux de passer quelques moments au milieu de ce monde où il serait insupportable de vivre ? L'impatience mêne qu'inspirent le flegme de ces êtres cauteleux et douceâtres et l’impassible sécurité de leur pédanterie, cette impatience donne un vif sentiment de leur manière d'exister. Enfin, si l'on s'ennuie de leurs courbettes, de leur bavardage littéraire, de leurs petites allusions et de leurs épigrammes émoussées ; cet ennui même est instructif, il complète l'illusion , il révèle le vide que recouvre cette pâle élégance, la mort qui est sous cette ombre de vie.
Une chose me frappe en lisant ce roman, c'est combien ce qu’il nous montre nous ressemble et en même temps diffère de nous. C’est une civilisation complète comme la nôtre. C’est une hiérarchie administrative comme la nôtre, c'est une société oisive corrompue et polie comme la nôtre, c’est de l'esprit subtil et de la conversation maniérée, de la poésie artificielle comme les nôtres ; ce sont des sentiments et des passions alambiqués comme les nôtres. Mais cette société, elle est immobile, et nous marchons ; mais cette hiérarchie, elle, repose sur le principe tout oriental de l'omnipotence suprême de l'empereur fils du ciel, roi du monde ;
mais ce qui limite celte puissance, ce n’est ni une aristocratie , ni un clergé , ni la propriété : c’est un corps de lettrés dont le lien est une doctrine purement morale et politique, et qui se recrute par l’examen. Cette société, au lieu de parler politique, fait des vers et respire le parfum des marguerites ; elle est pédante au lieu d’être galante, enferme les femmes et s'entoure de livres : attache plus de gloire à l'étude qu'à la guerre, à une thèse bravement passée qu’à un fait d'armes ; ses finesses et ses recherches de langage ont aussi un cachet tout particulier ; et quant au sentiment dont les conditions et la nature sont le mieux fixées en Occident, l’amour n'est-il pas là soumis à d’étranges lois ? D'abord ce qui touche une beauté, ce sont de brillants examens et des bout-rimés, comme ailleurs d'héroïques aventures : ce qui perd un soupirant, c’est de ne pas bien posséder ses classiques et de prononcer par exemple dans un vers du Chi-King ko pour kou. Mais que dirons-nous de ce singulier partage du sentiment chez nous le plus exclusif, qui fait que dans ce roman, comme dans plusieurs autres, le héros épouse, à leur grand contentement, les deux héroïnes, et avec leur agrément trouve encore moyen de récompenser la soubrette qui a servi ses amours ? On pense rêver en lisant tout cela, et tout cela est à côté de ces conversations qu'on croirait tenues à Paris en 1832, si tout à coup une formule bizarre de politesse, une comparaison étrange, dite comme la chose la plus simple, ne venait vous avertir que vous n’êtes pas chez vous et vous renvoyer au bout du monde. Tel est sur moi le double effet du roman chinois. Par moments je m'étonne de me sentir si complètement dépaysé, un instant après je m’étonne encore plus de l'être si peu, et il me semble que ces deux impressions contraires me révèlent, mieux que quoi que ce soit, cette civilisation qui est à la nôtre comme sont deux pôles similaires et opposés, deux lignes tirées parallèlement, à une distance infinie.
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