1845, Antoine-Pierre-Louis Bazin (1799-1863), dit Bazin Aîné.
- Mémoire sur les principes généraux du chinois vulgaire, par M. Bazin, Professeur de chinois à l’École des langues orientales. Extrait du Journal Asiatique. Paris : Imprimerie Royale, 1845,
Mémoire sur les principes généraux du chinois vulgaire (ext.)
Quand on parle de la langue chinoise, il est unenchose dont on ne tient jamais compte, c'est de l’âge de cet idiome. Et cependant, à la Chine comme ailleurs, la langue a ses époques, ou plutôt chaque époque a sa langue. Toutefois, si l'on voulait juger des variations de cet idiome ou des modifications qu'il a subies avec le temps, on ne devrait pas prendre nos idiomes d'Europe pour objets de comparaison. Le chinois a l'inappréciable avantage de ne se modifier que très lentement ; et, dans le royaume du Milieu, il y a moins loin que chez nous d'un siècle à un autre ; mais il est incontestable que la langue a varié sous chaque dynastie, tantôt plus, tantôt moins. La langue que parlent aujour-d'hui les Chinois n'est pas celle qu'ils parlaient sous les Ming ; autre était la langue des Ming, autre celle des Yuèn, autre celle des Soung.
Ainsi, quand M. Abel-Rémusat, d'ordinaire si équitable dans sa critique et ses controverses, reprochait à Morrison père d'avoir fait usage , dans sa grammaire, de quelques phrases composées exprès et recueillies de la bouche des Chinois, au lieu de les avoir prises comme lui « dans les romans les plus estimés pour le style, tels que le Iu-kiao-li, le Hao-khieou-tchhouán, etc. » [Page xxxiii des Éléments de la grammaire chinoise] M. Abel-Rémusat avait doublement tort.
II avait tort, parce que, dans toutes les langues du monde, il est très difficile d'écrire comme on parle ; parce qu'en chinois cela est plus difficile encore ; parce que le Kouan-hoa perd toujours à être écrit et ne l'est jamais bien, suivant la remarque du père Cibot, excepté dans les ouvrages qu'on destine à être lus à haute voix (1). Il avait tort aussi , parce que le Iu-kiao-li 玉嬌梨 et le Hao-khieoa-tchhouan 好逑傳 ne sont pas, comme le croyait M. Abel-Rémusat, des monuments de la langue actuellement usitée dans l'empire chinois, mais des monuments de la langue du XIVe siècle, et dans lesquels on trouve d'ailleurs presque à chaque page des phrases et des locutions empruntées à la langue savante. (pp. 17-18)
(1) Voici qui est encore plus singulier, ajoute le P, Cibot : il y a tel lettré du premier ordre qui suerait sang et eau, et ne viendrait pas à bout d'écrire passablement un dialogue en kouan-boa ; il ne saurait même pas les caractères dont il faudrait se servir. (Mémoires des missionnaires de Pékin, tom. VIII, pag. 226.)]
Inutile d'observer que la connaissance de la langue écrite sera toujours indispensable à quiconque voudra étudier les origines de la langue vulgaire. Autrement, comment pourrait-on découvrir le sens primitif et la valeur de chacune des racines du kouan-hoa, puisque telle a été l’influence de la langue écrite sur la langue parlée, que les mots les plus usités de la première sont devenus les racines de la seconde ? La langue primitive des anciens Chinois, la vieille langue populaire, qui ne s’écrivait pas, et dont il reste à peine quelques vestiges, a disparu peu à peu ; elle a été remplacée par le kouan-hoa, qui s’écrit, et que les auteurs dramatiques, aussi bien que les romanciers de la dynastie mongole des Yuèn, ont pour ainsi dire fixée. Comment se fait-il , dira-ton, que les racines élémentaires du kouan-hoa ou de la langue commune, de la langue que tout le monde parle, se retrouvent dans la langue écrite, c'est-à-dire dans un idiome artificiel et de convention qui n'a jamais été parlé ? Ce phénomène, unique peut-être au monde, s'explique naturellement par l'institution de la phonétique ; de même que l’introduction dans le langage de certaines locutions, de certaines phrases détachées du texte des quatre livres classiques (livres que les écoliers apprennent par cœur), s'explique naturellement par l’influence de la littérature, l'institution des concours, la découverte de l'imprimerie et le progrès des études. Mais, pour comprendre les origines du kouan-hoa, il ne faut pas perdre de vue qu'un dictionnaire de la langue savante (par exemple le Dictionnaire de Kh'ang-hi) n'est, relativement à la langue vulgaire, qu’un dictionnaire ÉTYMOLOGIQUE, c'est-à-dire un dictionnaire qui contient toutes les racines élémentaires de la langue. (pp. 60-61)
On m'objectera peut-être que, dans certains ouvrages modernes, on rencontre parfois au commencement d'une phrase, d'une section ou d'un chapitre, des termes simples ou de vrais monosyllabes, mis à la place des mots composés. Je le nie formellement. De tels mots ne peuvent se rencontrer que dans une de ces compositions, que l'on appelle 半文半俗 pan-wen-pan-sou, « moitié littéraires et moitié vulgaires, » ou dans, un roman moderne, si l'auteur aflecte quelque part d'imiter le ton des anciens. Dans la seconde partie de sa grammaire chinoise (f 311), M. Abel-Rémusat cite une phrase tirée du roman lu-kiao-li. La phrase dont je veux parłer est celle-ci : 我一向只以命為重 wo i hiang tche i fou ming wéi tchoung. « Jusqu'à présent, je n'ai considéré que les ordres de mon père. »
Voilà, dira-ton, une phrase entièrement composée de monosyllabes ou de termes simples, — Oui, mais par malheur cette phrase ne se rapporte ni au style vulgaire, ni au style moderne ; c'est du style ancien, si jamais il en fut ; c'est une citation que le romancier met dans la bouche d'une jeune fille lettrée. Il y a certainement du kouan-hoa dans le Iu-kiao-li, et du koaan-hoa très-élégant; encore faut-il savoir l'y trouver. (pp. 65-66)
Le kouan-hoa s'écrit ; il s’écrit même depuis longtemps, quoique son origine ne remonte pas à la 61e année du règne de Hoang-ti. On ne saurait, je. l’ai déjà dit, fixer l’époque à laquelle les Chinois on commencé à écrire le kouan-hoa ou la langue vulgaire. Si l’on étudie les principaux monuments de cette langue, la dialogue des pièces de théâtre et les romans, on n’observe pas que le style, devienne plus concis, à proportion qu'on s’éloigne davantage du temps où nous vivons [Le wen-tchang, dont parle M. Abel-Rémusat (ff 66 et 67 des Eléments), n’a pas le moindre rapport avec la langue parlée. C'est un style très élégant, imité du kou-wen, quoique moins concis, et qui a ses règles particulières] ; enfin, comme, en remontant toujours, on ne trouve plus ni kouan-hoa, ni roman, ni pièces de théâtre, il me parait assez vraisemblable, d'une part, que le koüan-hoa écrit a commencé avec les pièces de théâtre et les romans ; d'autre part, que sous la dynastie mongole dės Yuèn, le langage avait fait des progrès considérables. Le Yuèn-jén-po-tchoung ou collection de cent pièces de théâtre, fut, j'imagine, une époque pour la langue. Alors des écrivains qui formaient une classe à part, au nombre desquels on trouve des femmes, et même des femmes de mauvaise vie, ont perfectionné le kouan-hoa ou l'art d'écrire en chinois ; ils en ont étendu les limites, soutenu I'utilité autant que la beauté. Mais, qu’on y songe bien, les écrivains de la nouvelie école avaient à triompher d'une foule d'obstacles et particulièrement des préjugés des mandarins. A tort ou avec raison, on a toujours regardé les mandarins comme des esprits sérieux, méditatifs, et comme des autorités irrécusables en matière de littérature. Or, tels étaient les préjugés de ce temps, que les hommes de lettres qui exerçaient des charges ou des emplois, n'osaient pas avouer publiquement leurs œuvres ; ils gardaient l'anonyme. On ne connaît pas l'auteur du Yu-kiao-li, roman traduit par M. A. Rémusat ; l'auteur du Hao-kh'ieou-tch’houan, roman traduit par M. Davis. Le joli roman intitulé Ph’ing-chan-ling-yèn ou Les deux jeunes filles lettrées, est à la Chine dans les mains de tout le monde, et cependant, comme le remarque avec raison M. Stanislas Julien, nul n'en saurait dire l'auteur [Voyez la préface à Ph’ing-chan-ling-yèn]. Après tout, les mandarins avaient bien quelque raison de se cacher sous le voile de l'anonyme ; puisque les courtisanes et les prostituées se mėlaient de littérature, peut-être n'auraient-ils pu avouer un roman, même le plus irréprochable, sans perdre quelque chose de l'honneur et de l'estime qui s’attachaient à leurs noms.
Le kouan-hoa ou la langue commune est donc la langue du théâtre, la langue des romanciers ; c'est, pour me servir des expressions du savant professeur que je viens de citer, « la langue dont les Européens vont avoir besoin plus que jamais à la Chine, non seulement pour entretenir des relations orales ou écrites, mais encore pour lire les compositions modernes, si utiles à qui veut connaitre les mœurs et le caractère du peuple avec lequel on devra désormais vivre et commercer [Stanislas Julien, préface à Ph’ing-chan-ling-yèn]. II n'y a pas très longtemps que le cabinet des livres chinois de la Bibliothègue royale a reçu des accroissements utiles pour la littérature moderne ; on connait aujourd'hui l’importance et la variété des monuments ; on n'en connait pas, on n'en connaitra jamais le nombre, parce que la littérature chinoise est vraiment inépuisable. Tant de richesses accumulées dans nos établissements exciteront la curiosité, provoqueront les recherches, et, parmi nos jeunes littérateurs, il s'en trouvera qui apprendront le kouan-hoa pour lire des ouvrages d'imagination ou de pur agrément ; mais lire n'est pas traduire. Il ne faut pas que les avertissements de M. Stanislas Julien tombent dans l’oubli. Quiconque sait le kouan-hoa peut lire et traduire « tous les romans qui ne renferment que des récits simples et naturels, et où ne figurent ni des lettrés ni des poètes. Mais qu'on n'aille pas aborder les compositions analogues qui se distinguent par la multiplicité des faits anecdotiques, la recherche ambitieuse des expressions, l'éclat des métaphores, la hardiesse des figures et la finesse des allusions. » Ici la connaissance du kouan-hoa devient tout à fait insuffisante, parce que dans certains passages « le style vulgaire s'élève à la hauteur du style antique, et que des anecdotes indiquées par un seul mot, des expressions susceptibles d'une double acception, viennent arrêter le traducteur au milieu d'une lecture qui le charme. » [Stanislas Julien, préface du Ph’ing-chan-ling-yèn, ou les deux jeunes filles lettrées] Malgré tant d'obstacles, M. St. Julien est agréable à lire, et pourtant il reproduit avec la plus scrupuleuse exactitude le texte original du Ph'ing-chan-ling yèn.
Toutefois, hâtons-nous de le dire, le kouan-hoa des romans diffère jusqu'à un certain point du kouan-hoa parlé. Ce n'est pas que le kouan-boa parłé ou la langue chinoise vulgaire ne s’écrive pas dans les romans ; les auteurs peuvent écrire tout ce qu’ils veulent et comme ils veulent ; c’est, qu'en général, le kouan-hoa tend à se resserrer, quand on l'écrit, parce qu’il faut, pour écrire un mot, autant de caractères qu’il y a de monosyllabes dans ce mot (1), Le kouan-hoa écrit diffère encore du kouan-hoa vulgaire par une autre raison. Dans tous les pays du monde, il y a de mauvaises façons de parler ; dans toutes les langues du monde, il y aune foule de locutions vulgaires qu’on n'ose pas écrire. L'argot, parce qu’il est trop ignoble, ne s’écrit pas, si ce n'est en Europe, et encore il n’y a pas longtemps ; puis, le laboureur ne parle pas comme le savant ; le langage varie à la Chine commė ailleurs, et et il s'en faut de beaucoup que tous les Chinois parlent bien. Le kbuan-hoa du Tching-in-th'so-yao est la langue du peuple le kouan-hoa des romans vulgaires est la langue chinoise, prout in ore honmihum politorum versatur, comme dit Prémare.
Mais enfin dans quel cas, dira-t-on, les Chinois écrivent-ils exactement comme ils parlent ? Quels sont les monuments de la langue parlée ? En principe, on peut affirmer que tout livre destiné à être lu à haute voix, c'est-à-dire tout livre qu'un Chinois peut comprendre, en l’entendant lire correctement, mais sans voir les caractères, est un monunent de la langue parlée. Ainsi la paraphrase, en langue vulgaire, du saint édit de l'empereur Khang-hi, ouvrage qui renferme des instructions sur la morale, est un monument de la langue parlée. Certains dialogues des pièces de théâtre sont évidemment des monuments de la langue parlée ; mais, généralement, les livres chinois ne sont pas faits pour être lus à haute voix. II faut convenir aussi que le kouan-hoa parlé, quand on l'écrit, parait toujours un peu traînant, négligé, verbeux surtout, et dans une phrase, la surabondance des caractères est, à la Chine, ce qu'on aime le moins (2).
II est à peine nécessaire d'observer que les dialectes particuliers du Kouang-toung et du Fô-kièn viennent d'acquérir une importance nouvelle pour le commerce ; mais je dirai, en terminant ce mémoire, que pour la science ou l’ethnographie, l’étude de ces dialectes n'est pas à dédaigner. Ce sont, comme on l'a vu, des instruments imparfaits, dont la connaissance peut néanmoins conduire à de précieux résultats. II serait à souhaiter peut-être que I'usage du kouan-hoa écrit devint encore plus général et plus étendu. Un tel usage épargnerait, aux Européens qui vont à la Chine, l'étude longue, pénible, et presque toujours insuffisante, de deux idiomes disincts, et faciliterait, je n'en doute pas, la communication respective des lumières entre les deux continents.
(1) On sent pourquoi le kouan-hoa n’est pas et n’a jamais été la langue de la politique et des affaires. Si les Chinois écrivaient toujours comme ils parlent, les affaires n'auraient pas de terme. Tel écrit émané de l'autorité publique, tel décret impérial qui n'a que trois pages d'impression serait d'une prolixité effrayante.
(2) Une chose remarquable, c'est que le chou-tcha (style épistolaire) est de tous les styles celui qui s’éloigne le plus de la langue parlée.
- Texte publié en plusieurs fois dans
- Journal asiatique, 1845/1 (Série 4, T. 5) pp. 346-394 ; 469-500
- Journal asiatique, 1845/07 (Série 4, T. 6) pp. 89-128.
Retour au Sommaire 1 • Retour au Sommaire 2
Retour à la Page d'accueil
Comments (0)
You don't have permission to comment on this page.