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1826, Jean-Pierre Abel-Rémusat

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1826, Jean-Pierre Abel-Rémusat (1788-1832)

 

  • « Préface », Iu-Kiao-Li, ou Les Deux Cousines. Auteur inconnu (XVIIe siècle), Traduction de Jean-Pierre Abel-Rémusat. Paris : Librairie Moutardier, 1826. Quatre tomes 256-172-196-238 p.  

 


 

Préface 

 

L’ouvrage qu’on va lire est un roman venu de la Chine : s’il arrivait du nord, le succès en serait assuré d’avance. On pourrait, avant de l’avoir ouvert, s’attendre à y trouver quelqu’un de ces récits intéressants et instructifs que la studieuse avidité de notre siècle a mis en vogue, et où l’on aime à puiser sans efforts la connaissance des mœurs, des traditions, du génie des peuples et du caractère des hommes illustres. Les romans n’étaient autrefois considérés que comme des compositions agréables, destinées à l’amusement des personnes désœuvrées : on en a su faire des livres utiles à l’instruction de ceux qui sont trop occupés pour trouver le temps de lire l’histoire. C’est par cette méthode qu’un littérateur célèbre a récemment mis en lumière, avec des applaudissements universels, les guerres civiles de Montrose, les inspirations des Montagnards Calédoniens et les sorcelleries des îles Orcades. D’autres écrivains ont usé du même procédé avec des talents différents, pour peindre les habitudes des nouveaux Grecs, des Persans modernes, des Espagnols de notre temps, des chevaliers du moyen âge. Chaque jour on voit grossir le nombre des personnages qui sont admis dans cette galerie biographique et pittoresque, et Richelieu lui-même et Cromwell viennent d’y trouver place. On ne saurait trop encourager ce nouveau genre, surtout dans ses applications à l’histoire nationale. C’est comme un refuge ouvert à cette solide érudition, qu’on se plaignait de voir exilée de quelques autres branches de littérature moins favorisées. Des contes si dignes de foi remplaceront très agréablement les compilations de nos bénédictins ; et il y aura bien plus de gens consommés dans les études qui se rapportent aux siècles passés et aux contrées étrangères, quand il n’en coûtera, pour s’y rendre habile, que la peine de lire des ouvrages comme Waverley, Anastase ou les aventures de Hadji-Baba.

Mais quelqu’estime qu’il soit juste d’accorder à ces aimables chroniqueurs qui s’attachent à parer la vérité de couleurs si séduisantes, ou si l’on veut, à donner à leurs fictions un appui si solide, il est, dans chaque littérature, une classe d’écrivains qui méritent peut-être d’obtenir la préférence. Ce sont ceux qui, sans ambitionner l’honneur d’éclairer les nations par des exemples tirés de si loin, se bornent à divertir leurs compatriotes et leurs contemporains par la peinture des objets qu’ils ont observés et du monde qui les entoure : historiens d’autant plus consciencieux qu’ils n’ont pas la prétention de l’être, ils ne sauraient assurer à leurs compatriotes d’autre avantage que celui d’une fidélité dont tout le monde est juge, et ils sont privés de bien des ressources dont peuvent user largement ceux qui vont placer le sujet de leurs tableaux chez des peuples que peu de personnes ont visités, ou parmi des générations qui depuis longtemps ont disparu. On sait avec raison beaucoup de gré au chevalier Walter Scott d’avoir cherché, dans ses premiers romans, à représenter les mœurs des Écossais, telles qu’il suppose qu’elles étaient il y a un siècle ou deux. Le témoignage que ses concitoyens lui rendent à ce sujet est confirmé par l’approbation, un peu moins décisive à la vérité, d’une foule de lecteurs du continent, qui n’ont jamais traversé la Manche. On en voit même qui se rendraient volontiers garants de l’exactitude du romancier d’Édimbourg, quand il peint les sentiments secrets des chevaliers du Temple et les manières des princes de la maison d’Anjou. On dirait, à leur assurance, qu’ils ont eux-mêmes vécu vers la fin du douzième siècle, ou servi dans les armées de Richard Cœur-de-Lion. Et pourtant que de dissonances, de contresens et d’anachronismes dans les écrits mêmes du chef de cette école, et plus encore dans ceux de ses imitateurs ! C’est que rien, pas même la science et le génie, ne peut tenir lieu de cette atmosphère que respirent les auteurs qui prennent leurs modèles autour d’eux, et qui s’appliquent à décrire ce qu’ils ont eux-mêmes vu et examiné de leurs propres yeux.

Au reste, des mérites divers peuvent recommander les deux sortes de compositions dont nous parlons. Dans les unes l’auteur rédige à distance et en toute liberté des matériaux incomplets, qu’il se charge de suppléer et d’interpréter au besoin. Dans les autres, il trace, sous l’inspiration des circonstances, des mémoires qui ne sauraient aller loin, s’ils ne reçoivent, avant tout, l’assentiment des contemporains. On ne doit demander au premier que ce genre de vérité poétique que le talent peut imprimer à un tableau d’histoire ; on est en droit d’exiger du second cette ressemblance réelle qui est le seul mérite d’un portrait de famille. C’est justement cette qualité qui, de l’aveu des esprits graves, donne du prix aux véritables romans de mœurs, même hors du cercle où ils ont été conçus et du siècle qui les a vu naître. Les imitations plus ou moins heureuses qu’on en peut faire, lors même qu’elles seraient d’une exactitude irréprochable, manqueraient toujours de ce naturel qui est le premier mérite des autres. Ces tableaux composés avec l’intention de peindre et de décrire ont toujours quelque chose de froid, de contraint et d’apprêté qu’on ne voit pas dans ceux qu’on a tracés sans y songer, dans l’intention de plaire ou d’intéresser. Les négligences dans les uns sont encore des traits de caractère ; la scrupuleuse attention dont le travail se fait sentir dans les autres dégénère souvent en affectation et en pédanterie.

Ce n’est pas, pour les Chinois, une gloire médiocre que d’avoir su, dans l’extrémité du monde où ils sont relégués, s’élever depuis plusieurs siècles au roman de mœurs et au roman historique, tels qu’on les conçoit aujourd’hui parmi nous. Les nations dans l’enfance ont des apologues, des récits merveilleux, des épopées : les vrais romans ne naissent que dans la vieillesse des sociétés, quand l’affaiblissement des croyances tourne leur attention vers les choses de ce monde ; et s’il en faut, comme on l’a dit, aux peuples corrompus, c’est qu’eux seuls ont cette disposition qui porte à réfléchir sur les scènes de la vie intérieure, sur le jeu des passions, sur l’analyse des sentiments, sur les débats produits par le choc des intérêts et le mélange des professions. Les fictions suivent naturellement le cours des habitudes réelles, et le théâtre qu’elles occupent doit changer avec la manière de vivre des hommes qui s’en nourrissent. La muse qui les inspire, originaire des forêts et des lieux sauvages, s’est plu longtemps au milieu des montagnes et sur les rivages de l’Océan. Elle n’a pénétré qu’assez tard dans l’enceinte des cités, et les Chinois sont, avec quelques nations de l’Europe moderne, les seuls qui l’aient admise dans les salons, pour y prendre part aux entretiens familiers, aux réunions amicales, aux discussions domestiques et à la diplomatie du ménage, à tous ces petits événements enfin dont se compose la vie des hommes civilisés.

Voilà tout justement la source de l’intérêt que méritent d’obtenir les romans chinois : c’est celui qui s’attache aux bons endroits de Don Quichotte et de Gil Blas, de Tom Jones et de Cécilia. Leurs auteurs s’adressent plus souvent à la raison qu’à l’imagination, et semblent moins animés du désir d’émouvoir leurs lecteurs par des conceptions hardies ou des aventures singulières, qu’occupés du soin de leur offrir des sujets de réflexions et les moyens de devancer les tardives leçons de l’expérience. Les autres Asiatiques, entraînés par le goût du merveilleux, ont souvent défiguré les traditions les plus respectables, et se sont montrés romanciers jusque dans leurs histoires. On peut dire que les Chinois sont demeurés historiens jusque dans leurs romans ; et je me hâte d’ajouter que ces derniers n’en sont pas plus ennuyeux pour n’être pas constamment futiles ou dépourvus de sens commun : tout comme on voit parfois des écrivains qui ont le secret de se rendre extravagants, sans cesser pour cela d’être insipides.

L’homme en rapport avec ses semblables, ses vices, ses penchants, ses habitudes morales et jusqu’à son langage de société, tel est le sujet le plus ordinaire des compositions chinoises, des romans et des pièces de théâtre. Elles sont ainsi renfermées dans la sphère des objets réels, et l’imagination des auteurs s’y contient, si j’ose m’exprimer ainsi, dans les limites du monde sensible. On ne doit donc pas y chercher le même genre d’amusement que dans les contes arabes ou les poèmes des Hindous. Peut-être ces romans sont-ils moins divertissants pour des enfants, mais à coup sûr ils seront plus attachants pour des lecteurs sortis de l’adolescence. L’univers où nous vivons est le lieu de la scène, et non pas les abîmes de la mer, des montagnes merveilleuses ou le vague des espaces imaginaires. On n’y voit ni des princes luttant avec des géants, ni des princesses enlevées par des génies, ni des talismans, ni des métamorphoses. Les personnages sont des hommes et des femmes, agissant naturellement dans le cercle de leurs passions et de leurs intérêts, l’amour et l’ambition, le désintéressement et la cupidité. La bonne loi s’y débat avec l’intrigue, et d’honnêtes gens y sont aux prises avec des fripons. Aux noms près, ces inventions pourraient passer chez nous pour des réalités, et rien ne ressemble plus que Nanking ou Canton à Paris ou à Westminster.

Un peuple observateur et méditatif, qui a ainsi porté son attention sur les effets de ses propres habitudes, et sur les accidents de sa vie sociale ; des écrivains qui se plaisent à orner leurs observations des graces du style, à les animer, pour ainsi dire, en les appliquant au développement des caractères, en les associant à la marche d’une action : voilà sans contredit des narrateurs qui méritent d’être écoutés, de ceux au moins qui veulent connaître l’esprit des nations. Les esquisses qu’ils tracent doivent avoir infailliblement un fond de vérité pour satisfaire le public auquel on les a primitivement destinées, et ne pas manquer leur effet aux yeux de ceux qui en sont les appréciateurs naturels. Le mérite qui recommande un roman près des natifs est en même temps un titre incontestable à la confiance des étrangers. Ainsi les romans chinois peuvent, sous ce rapport, remplir une lacune importante ; ils sont pour nous comme des relations plus exactes, et surtout plus divertissantes que celles des voyageurs. Car quel est l’Européen qui prétendrait connaître un peuple aussi bien que ce peuple se connaît lui-même ? Où est le voyageur qui pourrait en pareil cas se vanter d’être aussi véridique que le romancier ? Les descriptions de celui-ci doivent obtenir d’autant plus de confiance que ce ne sont pas des descriptions qu’il songe à faire. Les missionnaires ont eu de fréquentes occasions d’observer les Chinois dans leur vie politique et dans leurs démarches d’apparat ; mais ils n’ont que bien rarement pénétré dans leur intérieur, et pris part à leurs affaires de famille. Il est d’ailleurs toute une moitié de la population qu’à peine ils ont pu entrevoir ; et si c’est justement la moitié la plus intéressante à étudier, on conviendra que ce n’est pas la moins difficile à bien connaître.

Quant aux autres Européens qui ont accompagné à Péking des ambassades anglaises et hollandaises, la réception qu’ils y ont trouvée explique assez comment il se fait qu’ils aient ajouté peu de remarques nouvelles à celles des jésuites. Un seul, je crois, a eu la candeur d’en convenir : c’est à un Anglais qu’on doit cet aveu naïf, et l’on peut l’en croire sur parole quand il dit : Nous fûmes reçus comme des mendiants, traités comme des prisonniers, et renvoyés comme des voleurs. Voilà trois sortes de personnes qu’on n’a pas coutume de prendre pour confidents de ses pensées intimes, et qui doivent avoir peu d’occasions de faire des observations approfondies. Toutefois ces gens qui n’avaient rien vu n’ont pas laissé d’avoir beaucoup à raconter : de retour en Europe la distance des lieux, la qualité de voyageur les mettaient à leur aise, et les écrits des missionnaires leur ouvraient un inépuisable magasin de vues judicieuses et de remarques toutes faites. Il n’y a pourtant pas lieu de s’étonner s’ils se sont parfois mépris sur le génie d’un peuple qu’ils avaient à peine entrevu, et s’ils ont souvent donné au hasard, en voulant juger deux cent millions d’hommes, d’après cinq ou six membres du ministère des cérémonies, et soixante ou quatre-vingts porteurs de chaises, les seuls Chinois qu’il leur avait été permis de fréquenter.

Les romans de la Chine sont donc d’excellents mémoires que nous devons consulter, ne fût-ce que pour suppléer à l’insuffisance des ouvrages de géographie ; ils ont encore cela de bon que les auteurs ne semblent pas trop prévenus en faveur de leurs compatriotes, et que l’arme du ridicule y est souvent employée avec beaucoup d’adresse. L’intention satirique n’y est cependant pas aussi prononcée que dans Gil Blas ou Gulliver. Je les comparerais plutôt aux bons romans anglais, dans lesquels le moraliste observateur sait déguiser son but, en forçant l’attention de ses lecteurs de se porter sur les circonstances d’une action naïvement représentée. C’est dans la peinture des détails qu’excellent les romanciers chinois, et c’est encore en cela qu’on peut les rapprocher de Richardson, de Fielding, ou tout au moins du docteur Smolett et de mademoiselle Burney. C’est par là que les uns et les autres sont intéressants, vrais, habiles à faire ressortir les traits des passions, à dessiner les caractères, à produire un haut degré d’illusion. Leurs personnages ont, comme on dirait à présent, toute la réalité possible. On a véritablement fait connaissance avec eux quand on les a vu agir ou entendu parler, quand on les a suivis dans les particularités minutieuses de leur conversation. Ce que l’interminable drame de Clarisse a fait éprouver à tant de lecteurs du continent, je l’ai senti en parcourant pour la première fois certains romans chinois : je voyais à chaque page mon plaisir s’abréger à mesure qu’il était devenu plus vif, et en approchant de la fin, je prévoyais à regret le terme où il me faudrait séparer d’une agréable société, où j’avais contracté des liaisons intimes. Il en est ainsi de ces romans à détails quand ils sont bons, à quelque pays qu’ils appartiennent : on en trouve d’abord la marche lente, et l’on regrette ensuite qu’elle ait été si rapide. On est rebuté par les longueurs des premières pages, et l’on finit par dévorer les derniers volumes.

D’ailleurs ces détails qui sont chez Richardson un défaut au jugement de certains lecteurs délicats, et qui en font le charme aux yeux d’autres lecteurs plus délicats encore, ces détails ne sauraient être condamnés dans un roman du bout du monde, comme ils l’ont été quelquefois dans les romans anglais. Ces particularités minutieuses, ces descriptions circonstanciées, ces longs entretiens, servent à établir les nuances de l’action, le lieu de la scène, le caractère, les passions et les intérêts des interlocuteurs. Mais quel prix n’ont-ils pas pour nous qui voulons connaître les Chinois, et qui pour cet objet n’avons rien de mieux à faire que de fréquenter des individus de cette nation, de converser longtemps avec eux, et d’assister, s’il est possible, à leurs plus secrètes délibérations ? Il n’y a pas jusqu’à leurs soliloques qui ne puissent conduire à ce but, et cependant Dieu sait s’ils ne sont pas quelquefois aussi fastidieux et aussi déplacés que ceux de certains dramaturges ou de notre abbé Prévost !

Il y a un autre défaut qui est pareillement l’abus d’une bonne qualité, et où les romanciers chinois se laissent entraîner comme les nôtres : c’est la longueur des descriptions poétiques et l’étalage prolixe des merveilles de l’art ou des beautés de la nature. Il arrive quelquefois à ces auteurs asiatiques de s’interrompre au beau moment, d’abandonner leur rôle de narrateurs et de chercher, dans la moindre circonstance de leur récit, le sujet de tableaux dont il faut admirer les couleurs et l’ordonnance. Ils oublient alors que l’art du romancier consiste à savoir cacher l’art ; que les traits d’une description qu’on n’a pas enchaînée à l’action même par des liens invisibles sont perdus pour l’illusion, et que tout ce qui ne concourt pas à l’expression des sentiments ou au développement des caractères écarte, plus qu’il ne rapproche, du but commun au conteur et au poète dramatique. Au reste, le secret facile de ces sortes de lieux communs n’est pas moins familier aux écrivains de l’Asie Orientale qu’à ceux de l’Occident de l’Europe. Nous avons nos paysages enchanteurs, nos sites sauvages, nos montagnes bleuâtres réfléchies par la surface polie des lacs, et nos couchers de soleil avec leurs flots de pourpre, et nos effets de lune avec leurs nuances argentines. A la Chine c’est la verdure des saules, la transparence des eaux, la teinte diversifiée des nuages, la neige des arbres fruitiers, l’incarnat des pivoines et l’or des chrysanthèmes, dont le retour fréquent, et pour ainsi dire périodique, est destiné à produire une agréable variété, et amène parfois, il faut l’avouer, une élégante monotonie. Quelques autres traits d’analogie pourraient faire penser que les romans chinois offrent une imitation des nôtres, s’ils n’étaient de sept ou huit cents ans plus anciens. Il n’y paraît pas un nouveau personnage sans que l’auteur ne se croie obligé de l’introduire en décrivant son extérieur, sa démarche, son accoutrement et sa manière d’entrer en scène. Si c’est un jeune homme aimable, son visage sera semblable à la lune du milieu de l’automne, quelque chose de littéraire, c’est-à-dire de modeste et de réservé, se montrera dans toute sa physionomie, et jusqu’aux plis de son vêtement de couleur claire annonceront un lettré destiné à cueillir un jour la branche d’olivier odorant, la palme des concours académiques. S’il est question d’une belle, l’éclat de ses yeux surmontés d’un sourcil arqué sera comparé à l’eau pure de la fontaine en automne, où surnage une feuille de saule printanier. C’est encore un usage de placer en tête et à la fin de chaque chapitre la strophe obligée, attribuée à quelque vieux poète, et d’y donner un résumé des aventures qui viennent d’être racontées, ou de celles qui vont suivre, en termes concertés et métaphoriques, on pourrait dire énigmatiques. Les réflexions morales dont le fond est généralement assez commun sont aussi rejetées dans des distiques ou des quatrains qui suspendent la narration. En toutes ces occasions, le ton de l’écrivain s’élève, et la prose vulgaire livre accès aux formes cadencées et aux expressions pittoresques du style littéraire. « Ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante », suivant Beaumarchais. Cette théorie de l’ariette et du vaudeville s’appliquerait assez bien aux morceaux dont nous parlons. On les entend comme on peut, on les traduit comme on veut. On négligerait de les rendre, on les passerait à la lecture, que l’action et le récit n’en seraient ni moins clairs, ni moins bien liés, ni moins intéressants. L’auteur et les lecteurs n’y perdraient rien.

Ces morceaux de belle prose, où l’on décrit uniquement pour décrire, et où l’auteur se propose surtout de faire preuve de talent et de bel esprit, sont, il faut l’avouer, des ornements déplacés, particulièrement dans le style le plus habituel des romans chinois, dont les sujets ne comportent pas, en général, une grande élévation. Effectivement les personnages qu’on y voit le plus souvent figurer sont rarement pris dans l’ordre le plus illustre, celui des rois et des princes. Ce ne sont pas non plus des individus appartenant à la dernière classe ; mais bien des personnes de moyen état et des rangs intermédiaires de la société, des magistrats, des gouverneurs de villes ou de provinces, des préfets ou des sous-préfets, des conseillers d’état ou de simples lettrés. Le héros d’un roman célèbre en cent volumes est un droguiste enrichi qui est entré dans les charges à force d’argent. Le langage employé par ces divers personnages est d’ordinaire assorti à leur condition. Les subalternes et les personnes vulgaires se servent de la langue commune. La manière de parler des lettrés est toujours plus ornée, et quand ils entrent en conversation les uns avec les autres, leur style devient si fleuri, tellement riche en métaphores et en expressions poétiques, qu’il en est quelquefois inintelligible. Ce sont comme des énigmes qu’ils se donnent à deviner les uns aux autres, et auxquelles il est d’usage de répondre dans les plus beaux termes imaginables. C’est une profusion de traits d’esprit, un déluge d’images ingénieuses, d’emblèmes recherchés et d’allusions savantes, sur lesquelles le dernier venu doit toujours s’efforcer d’enchérir. Il était difficile qu’on fît mieux à l’hôtel de Rambouillet. L’histoire ancienne et moderne, les anecdotes particulières, les usages de l’antiquité, les traditions locales, les préjugés relatifs aux actions de la nature, aux propriétés des plantes ou aux habitudes des animaux, les fables enfin, dont se compose une triple mythologie : tout est mis à contribution dans ces entretiens doctes et fleuris, tout concourt à embellir le langage des gens bien élevés, et fournit des ornements au style épistolaire. Les expressions polies dégénèrent souvent, à la vérité, en formules de courtoisie dont le sens est la chose du monde la plus indifférente pour ceux qui les emploient. Il s’est formé de cette manière un vocabulaire de locutions bizarres et ampoulées, de termes alambiqués et emphatiques, d’où les mots propres et les phrases simples sont soigneusement bannis. L’intelligence de toutes ces belles choses est aussi difficile que le seraient, sans le secours de la tradition, les élégantes dénominations autrefois en honneur dans les ruelles ; le Complice innocent du mensonge pour un bonnet de nuit, le Conseiller des Graces pour un miroir, des Braves incommodes pour des filous. Mais il ne s’agit pas ici d’un travers individuel ou passager, comme le jargon des Précieuses, des épîtres de Voiture et de quelques écrivains qui semblent s’être efforcés de le faire revivre en des temps plus rapprochés de nous : c’est un trait du caractère national qu’on doit se garder d’effacer au risque de choquer les gens de goût : car il ne faut pas que les lettrés de la Chine passent pour être plus simples dans leurs manières, ni plus naturels dans leur façon de s’exprimer qu’ils ne le sont en réalité. Ils perdraient trop eux-mêmes aux améliorations qu’on voudrait apporter à leur langage : ce ne serait pas la peine de faire de si longues études et de pâlir toute sa vie sur les écrits des anciens, pour parler ensuite comme tout le monde, et n’employer que des termes d’un usage universel.

Toutes les nuances de style que je viens d’indiquer se mêlent en proportion différente, selon la condition des personnages qui sont mis en scène. Car bien qu’en général, comme j’en ai fait la remarque, les héros de romans soient rarement choisis dans les rangs les plus élevés, il y a, sous ce rapport même, une variété qui s’étend à la nature de la fable, aux actions qu’elle enferme, aux incidents qui en découlent. On pourrait, si la chose en valait la peine, établir plusieurs catégories dans ces compositions, et quoique nous soyons loin de posséder en Europe toutes celles qui jouissent dans le pays de quelque célébrité, nous en avons assez pour prendre une idée des formes diverses dont l’imagination chinoise a su revêtir les productions auxquelles elle a donné naissance.

Quelques-unes mériteraient, par excellence, le titre de Romans historiques. Le sujet en est véritablement emprunté aux annales d’un règne ou d’une dynastie tout entière. Des événements réels y sont pris pour texte ; des princes, des magistrats, des généraux qui ont existé, y sont introduits avec leurs noms, leurs caractères connus, et tout ce qu’on a pu conserver de leur physionomie. Seulement on leur attribue des discours qu’ils n’ont pas tenus, des actions qu’ils n’ont point faites et des motifs auxquels ils n’ont jamais songé. Il semble qu’on se soit complu à écrire une sorte de chronique imaginaire, ou qu’on ait voulu mettre l’histoire en conte, comme l’a dit un écrivain spirituel, pour venger tant de contes mis en histoires. L’austérité de la forme se ressent de la gravité du fond de ces récits : le style en est simple et sévère, on y trouve des dissertations et des tables chronologiques ; mais en revanche ils ne sont guère plus divertissants que s’ils n’étaient pas en grande partie controuvés, et s’il faut en croire un proverbe chinois, les jeunes gens n’en goûtent pas la lecture. On voit qu’ils doivent ressembler à certaines compositions ambiguës, que nous plaçons dans le genre historique, parce que leurs auteurs n’ont jamais voulu avouer qu’ils avaient écrit des romans. Maintenant que ce genre d’ouvrages a pris faveur, et qu’on les donne pour ce qu’ils sont, ce serait le moment d’essayer le goût du public pour une de ces fantaisies sur quelques parties de l’histoire de la Chine ; et comme cette histoire est moins familière aux lecteurs que celles de France et d’Angleterre, on passerait plus aisément sur l’altération des faits, la falsification des caractères et les erreurs matérielles, que quand les mêmes libertés sont prises à l’égard des personnages qui ont joué un rôle important dans les révolutions de l’Occident.

Les romans dont je parle sont ordinairement d’une étendue considérable ; il en est d’autres au contraire qui sont fort courts et qu’on pourrait comparer à nos nouvelles.

On les réunit pareillement en collections qui en contiennent plusieurs centaines. Quelques-unes sont écrites en vers, d’autres en style littéraire ; celles qui sont en prose offrent presque toujours un certain nombre de morceaux de poésie. Il en est qui sont dialoguées depuis le commencement jusqu’à la fin, et c’est une forme qu’affectionnent beaucoup les auteurs de romans proprement dits, de telle sorte que des chapitres entiers ressemblent à de petites comédies à deux, trois ou quatre interlocuteurs. Les noms de ces derniers sont répétés et constamment avec leurs titres littéraires, politiques ou administratifs : Le licencié Toung dit…. Le docteur Liao répondit…. Le préfet Ssema reprit, etc.

Quant aux aventures dont toutes ces compositions offrent le récit, et aux ressorts qui y sont mis en jeu, on peut faire une remarque générale : il y en a bien quelques-unes où l’on emprunte le secours des êtres surnaturels pour nouer ou pour dénouer une intrigue. D’autres fois, un personnage mystérieux, sur la condition duquel l’auteur évite de s’expliquer, vient jeter sur la suite de la narration cette teinte vague et ce vernis d’incertitude si estimés dans quelques poésies modernes : ce sont ordinairement des astrologues ou des physionomistes. On pourrait les assimiler à ces inconnus que nous voyons tourmentés de remords pour des crimes passés que nous n’osons deviner, à ces ermites ou à ces grandes femmes dont le visage est ombragé par quelques boucles de cheveux gris, et dont la conduite équivoque et singulière nous laisse en doute s’ils ont pénétré quelques secrets des sciences occultes, ou simplement perdu la raison. Mais dans le plus grand nombre des romans chinois tout est renfermé entre les bornes du possible et même du vraisemblable. On serait tenté de les prendre pour les mémoires particuliers d’une maison, recueillis par un observateur exact et véridique, et l’on dirait que cette belle institution des historiens publics, chargés de tenir registre de tous les événements de l’empire et de toutes les actions du prince, s’est étendue aux familles, pour que les conseils de l’expérience profitassent aussi aux simples particuliers. Les visites et les formalités polies qui en sont inséparables, les assemblées, et surtout les conversations qui en font l’agrément, les repas, les jeux de société qui les prolongent, les promenades des amateurs de la belle nature, les voyages, les manœuvres des intrigants, les procès, les concours littéraires, le mariage enfin, en voilà les épisodes et le dénoûment ordinaires. Je connais tel roman chinois qui présente toute une compagnie d’hommes et de femmes dans les différents rapports qui naissent de la vie civile, et où on les voit passer successivement par toutes les situations que l’homme civilisé peut parcourir. La traduction d’un pareil roman rendrait bien superflu tout autre ouvrage sur les habitudes des Chinois. Il est fâcheux d’être obligé d’ajouter qu’un grand nombre de passages de ce livre ne sauraient paraître dans notre langue. Il n’en est pas de même dans la plupart des autres, et sans donner l’idée de mœurs irrépréhensibles ou d’un état social rigoureusement fondé sur les principes de Confucius, presque tous ceux que j’ai lus sont irréprochables aux yeux des gens de goût.

Chaque peuple, selon les habitudes auxquelles il s’est plié, et les idées dont il est préoccupé, porte dans ses compositions poétiques ou romanesques un certain nombre de conceptions qui, en se reproduisant avec quelque variété, ne laissent pas d’imprimer à ses ouvrages d’imagination un caractère particulier. Les imprudences de conduite, les accidents du hasard, les succès passagers du vice et le triomphe définitif de la vertu, sont comme une sorte de fonds commun qu’une broderie variée vient diversifier suivant les pays : car le modèle idéal que les romanciers s’attachent à peindre est dans un rapport nécessaire avec l’esprit du peuple auquel il est offert. Ici, c’est un étourdi plein d’honneur que les extravagances de sa jeunesse écartent longtemps de la bonne route, sans toutefois étouffer en lui les plus heureuses dispositions. Là des soupçons injustes et mal fondés forment, par leurs suites cruelles et irréparables, le plus juste châtiment de celui qui les a conçus. Ailleurs un homme franc, loyal et généreux se trouve, au moment convenable, devenu, par la mort inattendue d’un frère aîné, possesseur d’un beau titre et d’un revenu de cinquante mille livres sterling. A la Chine, un héros de roman est d’ordinaire un jeune lettré doué du meilleur naturel, exclusivement livré à l’étude des auteurs classiques, et ne connaissant de distractions que celles que procurent les fleurs, le vin et la poésie. Il peut du reste n’avoir rien de chevaleresque dans ses habitudes et dans son caractère. Ses pareils chez nous brilleraient moins dans les tournois qu’à l’université : car il importe peu qu’il soit leste, intrépide, ou qu’il sache manier un cheval avec grave, pourvu qu’il excelle à faire des bouts-rimés. Mais ce qui caractérise plus favorablement sa nation, c’est qu’il serait tout-à-fait inutile qu’il possédât de grands biens ; car dans l’heureux pays qu’il habite, la science et les talents ouvrent infailliblement la route de la fortune, et aplanissent l’accès aux plus hautes dignités. Il faut bien qu’il en soit quelquefois ainsi dans la pratique, puisque c’est une chose arrêtée dans les romans, comme il est convenu en Europe, qu’on doit parvenir aux places par la bonne foi, le désintéressement et l’amour du bien public.

La même diversité s’observe, chez différentes nations, pour le choix des incidents, le genre des aventures et la conduite de la fable. Dans les romans grecs, des amants pour qui venait de s’allumer le flambeau de l’hyménée, se voient séparés tout-à-coup par l’irruption imprévue de quelques pirates, et ne sont réunis, après les épreuves d’une dure captivité, que par les héroïques efforts de l’amitié. Des intrigues galantes forment le fond de nos contes moraux. Les cavaliers espagnols avaient coutume de sauver la vie à quelque belle inconnue menacée par un taureau en furie ou prête à périr dans les flots. Avant le règne des complots et des insurrections, c’était l’usage des enlèvements et des mariages clandestins qui prévalait dans d’autres contrées où trop souvent un tuteur avare opposait de grands obstacles à l’établissement d’une jeune et riche héritière. Pour les Chinois, la promotion et le mariage sont les deux idées dominantes dans la vie civile comme dans le domaine de l’imagination. Il n’y a pas chez eux de démarche réelle ou supposée qui ne tende à l’un de ces grands objets, et plus souvent à tous les deux. Un homme au-dessus du commun est perpétuellement occupé, ou de s’élever dans les concours, ou de se marier pour avoir des enfants, ou d’établir ses fils aussitôt qu’ils ont vu le jour. Cette disposition, si nécessaire à bien connaître, si l’on veut apprécier les motifs qui dirigent les Chinois, m’obligera d’entrer dans quelques détails.

Le mariage est en tous lieux, quoi qu’on en ait pu dire, la plus grave des affaires sérieuses ; mais il n’y a pas de peuple chez qui l’on y songe d’aussi bonne heure et avec autant de suite que chez les Chinois. C’est qu’indépendamment des motifs généraux qui leur font considérer l’union conjugale comme l’origine et la base de tous les rapports sociaux, ils s’en sont fait de tout particuliers pour désirer de ne pas mourir sans postérité. Il est étrange que des hommes qui semblent s’embarrasser assez peu de la vie future, et n’entretiennent aucune idée bien précise au sujet de la rémunération, s’inquiètent tant de ce qui adviendra quand ils ne seront plus. C’est bien là qu’on peut admirer l’influence des habitudes et l’empire des anciens usages, même après que l’idée morale qui devait les animer est obscurcie ou perdue de vue. Il n’y a peut-être pas un Chinois sur mille qui sache, ou qui soit curieux d’apprendre si quelque chose de lui survivra à la dissolution de son corps ; et cependant il n’en est pas un qui supportât sans horreur la pensée d’être privé des honneurs funèbres, de ceux, surtout, qui doivent, à différentes époques de l’année, être adressés à une tablette où son nom est inscrit, par son fils ou son petit-fils. La perspective d’un tel avantage tient lieu de tout à des Chinois, et ce préjugé que nous avons quelque peine à concevoir est l’un des plus puissants mobiles de leur conduite. De là leur aversion profonde pour le célibat, et la commisération qu’ils portent à ceux qui meurent sans descendants mâles. On a vu des condamnés obtenir, comme une faveur signalée, que leurs femmes eussent accès dans leur prison, fermer les yeux sur les apprêts de leur supplice, et mourir ensuite avec joie, sur l’espoir de laisser après eux des héritiers de leur nom. La barbarie des tyrans, la sévérité des lois n’iraient pas jusqu’à leur refuser cette satisfaction. On doit remarquer que des fils seuls, succédant au nom de famille de leur père, peuvent pratiquer en son honneur les cérémonies dont il s’agit, et que les filles, qui changent de nom en se mariant dans une autre maison, ne comptent pour rien à cet égard. Ce sont donc des fils qu’il faut avoir, ou naturellement, ou par adoption ; car pourvu qu’on porte le même nom, on a qualité pour s’acquitter de ce devoir sacré. On n’entendrait ni les romans ni les drames chinois, si l’on n’était prévenu de cet usage. On ne comprendrait rien aux lamentations des personnages qui se voient condamnés à mourir sans postérité mâle, ni aux moyens, quelquefois un peu singuliers, auxquels on a recours pour éviter une calamité si affreuse. Un des plus naturels est de se marier de bonne heure ; un autre est d’épouser plusieurs femmes, et cette double ressource est rarement négligée par l’auteur quand il approche de son dénoûment.

On voit maintenant pourquoi le mariage est si constamment présent à la pensée des Chinois de toutes les conditions. L’autre objet dont j’ai parlé est particulier à la classe des lettrés ; mais comme cette classe renferme à la Chine tout ce qu’il y a d’hommes distingués, qui s’élèvent au-dessus du vulgaire, et qui tiennent un rang dans la société, les allusions qui se rapportent à l’avancement sont aussi très communes dans les ouvrages d’imagination. Tous les Chinois, sans distinction de naissance, sont admis aux examens, annuellement, dans leur lieu natal, et tous les trois ans dans une des grandes villes de leur province. Ceux qui y ont obtenu le premier titre littéraire, désignés par les missionnaires sous le nom de bacheliers, ne sont dispensés de cette épreuve qu’après s’y être soumis dix fois, c’est-à-dire au bout de trente ans. Mais ils peuvent se présenter au concours pour le grade supérieur, dans la capitale de la province, et ensuite au concours pour le grade le plus élevé, que nos auteurs ont nommé doctorat, dans la capitale même de l’empire, et pour ainsi dire, sous les yeux du souverain. Tous ces concours ouvrent la route des charges, et même des grandes dignités, et celui qui s’y distingue est à peu près sûr de son avancement et de sa fortune ; car à cette extrémité de notre continent c’est un point établi par la loi, que le talent doit obtenir les places, et que les emplois sont la juste récompense du mérite. Voilà pourquoi tous les jeunes gens qui ont appris à lire sont sans cesse occupés d’examens et de concours. Ils s’y préparent à l’envi par de longues études. L’époque en est annoncée longtemps d’avance, et les mesures prises à cette occasion par le gouvernement excitent l’attention universelle. On se porte en foule à ces lieux où l’on fait assaut de science et d’habileté, comme anciennement chez nous aux thèses de la Sorbonne ou de l’Université. Ils sont tout à la fois le temple de la gloire et de la fortune. Le résultat du concours est proclamé avec pompe et devient le sujet de toutes les conversations. Il en est alors de la littérature et des ouvrages d’esprit comme ici d’opinions politiques en un temps d’élections. Un grand nombre d’expressions, du langage le plus familier comme du style le plus noble, offrent des allusions à ces pacifiques combats ; et l’idée des examens est si profondément enracinée dans la tête des Chinois, qu’il y a une nouvelle où l’on voit un magistrat promettre deux belles personnes qu’il s’est chargé de marier, non pas au plus brave ou au plus vertueux, mais au plus savant, à celui qui expliquera le mieux les auteurs classiques. De même, dans le roman qu’on va lire, un tendre père met sa fille au concours, comme on y pourrait mettre une chaire, dans la vue d’assurer le bonheur de cette fille chérie et sa propre satisfaction.

Des habitudes si singulières, des manières de voir si éloignées de toutes les idées auxquelles nous sommes accoutumés, assurent aux compositions qui en portent l’empreinte un caractère dont rien ne saurait tenir lieu, celui de l’originalité. C’est en cela surtout qu’elles sont véritablement inimitables. On voudrait tirer, des relations des voyageurs et des mémoires historiques, les matériaux d’un ouvrage semblable, qu’on ne parviendrait jamais à satisfaire un véritable connaisseur. Ces honnêtes faussaires du siècle dernier, qui ont composé tant de Contes chinois, de Lettres chinoises, d’Histoires chinoises, s’épuisaient vainement à forger des noms bizarres et à combiner des aventures extraordinaires. Il leur était impossible de se placer au véritable point de vue, soit pour peindre les mœurs de la Chine, soit pour observer les coutumes de l’Europe. Tous ces prétendus Chinois, qu’on faisait voyager, observer et décrire, étaient aussi bien français, aussi peu asiatiques que l’Usbeck des Lettres persanes : le génie des auteurs faisait seul la différence. Un véritable natif de la Chine, venu à Londres il y a quelques années, a écrit en vers une relation de ce qui l’avait frappé dans la capitale de la Grande-Bretagne. Croit-on qu’il y ait déposé des vues profondes ou des épigrammes piquantes sur les privilèges des deux chambres, la réforme parlementaire ou l’émancipation des catholiques ? Il a remarqué que les Anglais, au printemps et à l’automne, se recommandaient les uns aux autres de rentrer de bonne heure, de peur de s’égarer au milieu des brouillards ; que les maisons de Londres étaient si hautes, qu’on pouvait, du toit, cueillir les étoiles ; que les hommes et les femmes se promenaient ensemble dans les champs pour y ramasser des fleurs ; qu’ils se marient selon leur choix ; qu’ils s’aiment et se respectent, et qu’ils n’y a pas chez eux de secondes femmes. Voilà des observations naïves, puériles, si l’on veut ; mais un homme du pays ne s’en fût jamais avisé, parce qu’on cesse d’être frappé de ce qui est ordinaire autour de soi, et qu’on n’aperçoit plus les apparences des choses, quand on en connaît la réalité. Il y a de même des particularités que les romans chinois ne nous apprendraient pas, justement parce qu’elles sont trop familières à leurs auteurs. Mais celles-là ne sont pas d’une haute importance, et nos voyageurs n’auront pas manqué de les recueillir. Ce qu’ils auraient eu de la peine à entrevoir, ce qu’il leur était interdit d’approfondir doit se trouver, et se trouve en effet dans les véritables romans chinois ; et avec tant de désir de connaître la Chine, il est surprenant qu’on n’ait pas encore puisé plus abondamment à une source où l’instruction se présentait sous les formes qu’on recherche à présent, avec les dehors de la frivolité.

Il y a pourtant déjà eu quelques essais pour introduire parmi nous cette branche de la littérature chinoise. Les premiers fragments étaient dus à des missionnaires : c’étaient des nouvelles ou contes moraux, comme les Chinois en ont par milliers. Mais insérées dans un recueil volumineux, ces traductions ont été peu lues et le seront moins encore à l’avenir ; car comment supporter des nouvelles dans un format grand in-folio, quand les collections les plus graves ne peuvent se montrer qu’in-octavo, et menacent de se résoudre en in-dix-huit ? L’une de ces nouvelles n’est autre que ce conte usé, commun et rebattu, d’une matrone éplorée qui, trop tôt dans son veuvage, prête l’oreille à la consolation. Ce sujet cosmopolite, et dont l’origine est inconnue comme la patrie d’Homère, est présenté d’une manière assez originale par l’auteur asiatique qui a même fourni quelques traits au Zadig de Voltaire. Plus récemment quelques auteurs anglais ont profité de leur séjour à Canton pour traduire dans leur langue d’autres nouvelles tirées des mêmes recueils, et d’une étendue peu considérable. La plus remarquable a de l’analogie avec le sujet de Pyrame et Thisbé. Il y a de la grace et des traits ingénieux dans ces petits récits ; mais leur cadre n’admet pas ces développements que nous cherchons, ni cet enchaînement d’actions, d’incidents et de circonstances que comporte une narration complète, et qui sert à faire connaître tout à la fois la société qui en a fourni la matière, et le goût littéraire qui lui a donné naissance.

Un seul roman, propre à remplir ces conditions, a vu le jour en Europe ; et quoiqu’il ait de la réputation à la Chine, il est demeuré assez peu connu, par la faute de ceux qui l’ont successivement fait passer du chinois en portugais et en anglais. Eidous, le traducteur universel, l’a mis à son tour en français, en l’ornant des charmes de ce style dont il a embelli l’histoire du Kamtchatka par Kraschenninikoff. Dans l’état où nous l’avons, cette traduction, parvenue au quatrième degré, ne représente plus que très imparfaitement l’original. Le style chinois, la forme de la pensée, les détails intéressants et les expressions caractéristiques, presque toutes les conversations qui donnent de la vie à ces sortes d’ouvrages, tout cela a complètement disparu, et il n’est resté que le canevas, ou une sorte d’extrait aride et sans intérêt, tel qu’on aurait pu le rédiger pour la Bibliothèque des Romans.

J’ai donc cru faire une chose utile, et combler, comme on dit, une lacune dans notre littérature, en consacrant quelques loisirs à la traduction d’un roman chinois. Les motifs qui ont dirigé mon choix, et les soins que j’ai dû prendre pour que ma traduction atteignît à la fois le double but que je m’étais proposé, exigent quelques explications par lesquelles je terminerai cette préface.

L’opinion de deux missionnaires instruits, Prémare et l’évêque de Rosalie, recommandait particulièrement le roman intitulé Iu Kiao Li, sous le rapport de la pureté du style, de la grace et de la politesse qui le caractérisent comme composition littéraire. En le parcourant j’y ai trouvé une fable, simple et bien conçue, des développements agréables, des caractères habilement présentés dès l’abord, et constamment soutenus jusqu’à la fin. On pourrait désirer dans cette histoire qu’il y
fût un peu moins question de vers, d’improvisations et de poésie descriptive. Mais ce défaut est inhérent aux aventures qu’on attribue à des lettrés, et puisque les lettrés sont l’élite de la nation chinoise, c’est surtout leur esprit et leur caractère, leur manière de parler et d’agir qu’on doit désirer de voir décrits dans un tableau d’après nature. D’autres romans abondent en détails militaires, ou roulent principalement sur la vie des couvents, les tracasseries ou les désordres du gynécée. Les épisodes du nôtre sont d’une nature plus élégante et plus pacifique. C’est l’idéal de la société du pays, ce sont les amusements de la bonne compagnie qu’on y trouve représentés ; on y reconnaît déjà l’empreinte de ces institutions qui ont fait de la littérature la principale occupation d’une nation savante et policée ; et c’est uniquement à la civilisation chinoise qu’il faut s’en prendre, si les scènes qu’elle fait naître n’ont pas cette teinte sombre et vigoureuse qui frappe dans les tableaux empruntés à l’histoire des guerres civiles ou des querelles de religion.

Un autre défaut que les lecteurs habitués au grand fracas des romans modernes pourront relever dans celui-ci, c’est son extrême simplicité, ce sont ses formes, pour ainsi dire, classiques. Rien de forcé dans l’expression des sentiments, point de complication dans les incidents, nulle recherche dans la combinaison des aventures qui sont telles, pour la plupart,  qu’on pourrait croire qu’elles sont véritablement arrivées comme on les raconte. Il n’est ici question ni de ces vengeances atroces heureusement assez rares dans le monde, ni de ces actes d’un dévouement sublime, lesquels n’y sont pas non plus très communs. On n’y verra ni les rencontres imprévues de l’abbé Prévost, ni les apparitions de madame Radcliffe, ni les oubliettes de Kenilworth. Il ne meurt pas une seule personne dans tout le roman ; et quoiqu’à la conclusion les personnages vertueux reçoivent leur récompense, les acteurs vicieux ne sont pas punis : disposition bien contraire à la moralité romanesque, et qui, de la part de l’auteur, est sans doute un sacrifice fait à la vraisemblance. C’est beaucoup si l’on réussit à plaire, à intéresser, à se faire lire jusqu’au bout avec des moyens si simples, des ressorts si peu compliqués, et des ressources si bornées. La fantasmagorie de l’école moderne a seule droit d’aspirer à de plus brillants résultats. Mais quand on songe que cette histoire est bien antérieure aux modèles que notre âge a produits, et que les personnages dont la vie y est retracée ont été contemporains de Charles VII et de Louis XI, on se sent quelque estime pour des littérateurs capables de concevoir des compositions si régulières, de revêtir leurs observations morales de formes si vives et si ingénieuses, de saisir des nuances si délicates, de décrire avec succès des habitudes si raffinées et un état si avancé de civilisation, en en rapportant le tableau à une époque qui n’avait produit chez nous que d’ignobles fabliaux ou des contes absurdes remplis d’un merveilleux insipide. La finesse des uns, la grossièreté des autres forment un contraste assez piquant, et l’on voit qu’au quinzième siècle l’Europe n’aurait pu soutenir avec la Chine le parallèle dont les résultats l’enorgueillissent au dix-neuvième.

Il n’est qu’un point où le génie de l’Asie laisse apercevoir son infériorité, et c’est par malheur un point essentiel, puisqu’il tient au fond même du roman, qu’il est indiqué dès le titre, et qu’il constitue le dénouement. L’idée qu’on y découvre s’est présentée à quelques Occidentaux, et M. Goëthe, dans sa jeunesse, en a fait le sujet de son drame de Stella ; mais contenu par la rigueur des mœurs européennes, il s’est borné à quelques indications, en s’abstenant de développements qui auraient pu devenir choquants, et le Wir sind dein de la fin est le seul mot un peu hasardé de cette singulière composition. Ici, au contraire, des sentiments qui n’ont rien que de légitime prennent un libre essor sous l’influence des habitudes nationales et des idées du pays, sans blesser aucunement la pudeur et la bienséance. Le héros, puisqu’il faut le dire, étend aux deux Cousines des vœux et des sentiments qui sont regardés chez nous comme exclusifs de leur nature. Il devient épris de l’une sans cesser pour cela d’adorer l’autre. Deux femmes vertueuses se partagent les affections d’un homme délicat, et celui-ci ne croit pas manquer d’amour, pour en accorder à deux objets qui en sont également dignes : Je n’ai qu’un cœur, dit-il à l’une d’elles, ce qui ne signifie pas, comme on pourrait le supposer, je vous serai éternellement fidèle, mais au contraire, si je trouvais une seconde femme aussi aimable que vous, comment ferais-je pour ne pas l’aimer ? Bien plus : la double union à laquelle il aspire est aussi le but où tendent les vues secrètes des deux cousines, et si elle ne s’effectuait pas, on voit qu’il manquerait quelque chose à leur bonheur. Toutes deux se défendent de l’accusation de jalousie, comme on se justifierait ailleurs d’un penchant condamnable ou d’une inclination illégitime. Non seulement la découverte qu’elles font d’un attachement porté sur un même objet n’altère en rien leur bonne intelligence ; mais c’est pour elles un motif de plus de s’estimer et de se chérir. Où l’on trouverait en Europe un sujet de discorde et de désespoir, d’aimables Chinoises voient l’effet de la plus heureuse sympathie et le gage d’une félicité parfaite. On est véritablement transporté dans un autre monde. Il faut aller à la Chine pour voir la bigamie justifiée par le sentiment, et la plus exigeante des passions se prêter aux partages et aux accommodements sans rien perdre de sa force et de sa vivacité.

L’union de trois personnes liées par une douce conformité de penchants, de dualités et d’humeurs, forme aux yeux des Chinois le comble de la béatitude terrestre, une sorte de bonheur idéal que le Ciel réserve à ses favoris, comme une récompense du talent et de la vertu. Et c’est, je crois, ce qui choquera davantage ici : c’est de voir la conduite des principaux personnages exposée comme le résultat naturel d’un système moral. On a en Europe une aversion si profonde pour la polygamie que je ne sais si l’on n’en supporterait pas plutôt encore la pratique que la théorie. Telle qu’elle existe chez les Musulmans, elle trouverait peut-être plus d’indulgence. Mais les motifs purement platoniques et intellectuels de notre héros ne seront goûtés de personne, et je crains pour lui jusqu’à sa délicatesse même. Un homme qui aime deux femmes à la fois est une sorte de monstre qu’on n’a jamais vu qu’au fond de l’Asie, et dont l’espèce est tout-à-fait inconnue dans l’Occident. Deux passions simultanées ne sauraient se supporter : elles seraient successives qu’on aurait de la peine à les admettre dans un roman.

Du reste, les auteurs chinois, écrivant dans un pays où l’on pense autrement que nous sur cet article, s’arrangent fréquemment pour assurer à leurs héros cette double félicité que les mœurs autorisent, et c’est la terminaison la plus satisfaisante dont ils aient pu s’aviser, comme nous en jugeons par diverses compositions où elle se reproduit. A Dieu ne plaise que j’imite ici ce théologien de Leipsick que la populace de Stockolm voulut mettre en pièces, parce qu’il avait célébré le triomphe de la polygamie. Mais à considérer la chose en romancier, plutôt qu’en moraliste ou en philosophe, contentons-nous d’observer quelles ressources un écrivain peut tirer d’un pareil système : il lui fournit un moyen facile de contenter tout le monde à la fin du récit, sans recourir à ces maladies de langueur, à ces consomptions funestes, tristes effets d’une passion malheureuse et inutilement combattue, et seul recours de nos écrivains, quand, de compte fait, il se trouve une héroïne de trop qui les embarrasse au moment de la conclusion, et à qui la délicatesse ne permet ni de vivre, ni de changer. Le procédé chinois aurait épargné bien des larmes à Corinne, à la Clémentine de Richardson, et sauvé de vifs regrets à l’indécis Oswald, et peut-être au vertueux Grandisson lui-même.

Toutefois la bizarrerie des sentiments et des opinions n’est pas toujours une mauvaise recommandation pour un ouvrage étranger, et il y en a d’un genre plus frivole dans celui-ci, et dont les effets peuvent cependant lui nuire davantage auprès des lecteurs. Je veux parler des noms propres, dont l’orthographe étrange est un écueil où viennent ordinairement se briser les efforts de ceux qui traduisent des livres orientaux. Ceux des Chinois sont particulièrement désagréables et difficiles à prononcer ; ils n’ont pourtant rien de plus choquant que les noms gallois ou calédoniens, que certains auteurs choisissent à plaisir parmi ceux qui sont hérissés d’un plus grand nombre de consonnes, en vue de l’intérêt qui en rejaillit sur leurs héros. Il est vrai qu’on peut, comme je l’ai vu fréquemment pratiquer à l’égard de ceux-ci, lire des yeux ces syllabes hétéroclites sans les articuler, ce qui n’empêche pas de suivre avec une merveilleuse sagacité le fil d’une action très compliquée, et de discerner toujours les personnages qui y prennent part. Toutefois, j’aurais voulu éviter cette peine aux lecteurs, en réformant ces prononciations étranges, mais cela ne m’a pas été possible, parce que plusieurs noms étaient significatifs et fournissaient le sujet de fréquentes allusions. Je me suis donc résigné à laisser paraître un grave magistrat sous le nom de Pe, et une jeune beauté sous celui de Houngiu. Je n’aurais pu trouver en Chinois de syllabes assez harmonieuses pour remplacer celles-là. Je me suis borné à changer légèrement deux noms de famille qui reviennent souvent dans cette histoire : ceux qui les portent y jouent un rôle trop important pour qu’il fût convenable de les laisser exposés aux calembourgs spirituels que n’auraient pas manqué d’inspirer des phrases telles que le jeune Lou, le vieux Sou. J’ai substitué Lo à Lou, Sse à Sou : ce sont les seules altérations de ce genre que je me sois permises.

Du reste les noms chinois peuvent embarrasser, non seulement par leurs sons extraordinaires, mais encore par l’emploi divers qu’il est d’usage d’en faire. Chez une nation formaliste et cérémonieuse, le nom commun à tous les individus d’une même famille, le surnom ou nom d’honneur, qui sert à les distinguer les uns des autres, le nom de lait, qu’on reçoit dans son enfance de ses parents, et qu’on ne rappelle jamais qu’en parlant de soi-même et par humilité, constituent autant de dénominations particulières, que la politesse ne permet pas d’employer indifféremment et dont les applications varient selon les circonstances. De là vient que le même homme sera désigné suivant les cas par le nom de Sse Yeoupe, dans le cours de la narration, de monsieur Sse, quand un de ses égaux lui adressera la parole, de Liansian, au milieu d’un entretien familier avec des amis. Les titres littéraires et administratifs qu’on peut joindre à ces différents noms contribuent à cette variété qui pourrait dégénérer en confusion. Il en est à peu près de même chez nous pour nos noms de famille, nos prénoms et nos surnoms, avec cette différence que le nom de baptême précède le nom de famille, tandis qu’à la Chine celui-ci se place constamment avant tous les autres.

La liberté dont j’ai usé pour l’objet dont je viens de parler donne la mesure exacte de celle que j’ai prise dans ma traduction. J’ai voulu que celle-ci fût fidèle, pour la rareté du fait, et j’aurais tâché de la faire absolument littérale, si j’avais cru pouvoir en même temps la rendre supportable. C’est le goût de la nation auquel j’empruntais ce roman que j’ai désiré faire connaître ; ce n’est pas le nôtre que j’ai dû consulter. Je n’ai pas eu la prétention de donner à l’ouvrage plus de mérite qu’il n’en avait par lui-même, ni de rédiger une version plus intéressante que l’original. Je n’ignore pas qu’il y a de la langueur dans quelques entretiens, trop d’uniformité dans les réflexions et les descriptions poétiques, trop peu de variété dans certaines scènes qui se prolongent ou se reproduisent sans nécessité, et c’est encore un autre défaut très grave, que les mêmes choses y sont invariablement exprimées dans les mêmes termes. J’aurais facilement pu rendre le dialogue plus vif et l’action plus rapide, au moyen de quelques coupures, et d’un bon nombre d’infidélités, en effaçant quelques redites, en supprimant plusieurs répétitions. Par là, on aurait vu parfaitement comment il fallait qu’une narration fût conduite pour me plaire. J’ai supposé que le public aimerait mieux savoir comment un roman devait être rédigé pour être du goût des Chinois. Je crois qu’il faut se tenir en garde contre cette disposition à embellir les ouvrages qu’on traduit : ce qu’on nous demande, ce n’est pas de composer de jolis ouvrages français, mais de mettre en lumière ceux des nations de l’Orient tels qu’ils sont, avec leurs défauts et leurs agréments. En voulant les perfectionner, on ne fait que les travestir, et en cherchant à les rendre plus européens, on réussit seulement à faire qu’ils ne sont plus asiatiques. J’ai remarqué que ce soin qu’on se donne pour polir les écrits des Orientaux, pour substituer nos idées à celles qui leur sont particulières, pour remplacer des pensées bizarres par des conceptions ingénieuses et des métaphores extraordinaires par des images agréables, que ce soin, dis-je, tournait au détriment des originaux plutôt qu’à l’avantage des traductions. C’est ainsi qu’on produit des compositions bâtardes, qui n’ont ni leur mérite natif, ni celui qu’on a tâché de leur procurer. On frustre vainement la curiosité des gens instruits, et l’on satisfait mal les lecteurs ordinaires. On a rougi d’être Arménien ou Tartare, et l’on n’est en résultat qu’un médiocre occidental. Pour moi, je n’ai pas craint de me montrer Chinois dans cette occasion : le style, les images, la coupe des phrases, j’ai tout conservé quand je l’ai pu sans devenir inintelligible, et là où quelques sacrifices m’ont paru indispensables, j’ai rétabli dans des notes le sens littéral que j’étais contraint d’abandonner.

Le style est ce qui m’a opposé les plus grandes difficultés. Il est pompeux et sublime, à la manière chinoise, dans les passages poétiques de l’espèce de ceux que j’ai indiqués, et dans la suite du récit il devient d’une excessive simplicité. Comme je ne voulais en aucun cas substituer les fleurs de notre rhétorique à celle de l’auteur, je me suis borné à transcrire, en les commentant pour les éclaircir, les métaphores dont il a surchargé certains endroits de son livre : sans être éloquent moi-même, il me suffisait de faire voir comment un orateur chinois s’y prendrait pour s’élever à l’éloquence. Mais mon plus grand embarras a été de l’imiter quand sa diction devenait plus humble et moins étudiée. L’exactitude est alors une obligation pénible pour le traducteur ; car ce qui n’est que simple et naturel dans une langue peut souvent, en passant dans une autre, dégénérer en niaiserie et en platitude. Je ne crois pas, malgré mes efforts, avoir toujours évité cet inconvénient. C’est qu’il n’est pas d’idiome où il soit aussi difficile que dans le nôtre d’écrire comme on parle et de faire passer certains détails, ni où l’extrême familiarité soit plus voisine de la bassesse. Le secret d’atteindre l’une sans tomber dans l’autre n’appartient qu’à nos bons auteurs, et j’ai vu clairement, en cherchant une expression supportable pour une réflexion commune ou une circonstance vulgaire, la raison pour laquelle certains écrivains modernes ont adopté un langage si extraordinaire : ils ne se sont précipités dans le sublime que faute d’avoir su parvenir au naturel, et s’ils avaient pu écrire comme Molière, il n’auraient jamais imité Ronsard et Cyrano de Bergerac.

La manière des écrivains dont je parle serait merveilleusement appropriée aux morceaux de poésie, aux bouts rimés, aux chansons, et aux inscriptions en vers que notre auteur a placés en différents endroits de son livre. Ces accessoires doivent être du goût de ses compatriotes, puisqu’on en trouve, ainsi que je l’ai déjà dit, dans presque tous les romans. Mais j’en connais peu où ils soient aussi multipliés, et conçus en des termes aussi élégants et aussi recherchés que dans celui-ci : c’est que le sujet les appelait de préférence, et que les aventures de plusieurs lettrés de deux sexes ne peuvent s’accomplir sans le secours de la poésie. Le traducteur des nouvelles dont j’ai précédemment fait mention, assure que les vers dont il s’agit sont principalement destinés à flatter l’oreille, et que le sens y est très souvent sacrifié à l’harmonie. A l’en croire, il en serait de ces pièces comme de nos ariettes d’Opéra et de nos couplets de Vaudeville. Il faut même que l’analogie soit bien complète, car un jeune Chinois, à qui j’avais demandé un échantillon du chant de son pays, ne put jamais me dire si la pièce qu’il avait chantée était une romance d’amour, une chanson de table ou un air patriotique. Cette excessive obscurité a décidé l’auteur en question à supprimer tout-à-fait dans sa traduction les stances qui faisaient une partie du charme de son original. J’avoue qu’après avoir lu et étudié les poésies qui se trouvaient dans le mien, j’ai été fort tenté de suivre à Paris l’exemple que M. Davis m’avait donné à Canton. La langue poétique des Chinois est véritablement intraduisible, on pourrait peut-être ajouter qu’elle est souvent inintelligible. Les métaphores les plus incohérentes et les figures les plus hardies y sont prodiguées avec une incroyable profusion. Et comme nous sommes privés en Europe des secours qui seraient indispensables pour déchiffrer ces compositions énigmatiques, nous nous trouvons réduits à une sorte d’opération conjecturale dont le succès n’est jamais parfaitement démontré. Veut-on voir une preuve de ce que j’avance ? On la trouvera dans le premier morceau poétique de notre roman, qu’on aura pris au hasard. Une jeune fille tient le pinceau à la main pour improviser des vers. Voici le quatrain de l’auteur, pour décrire cette situation :

Un nuage noir chargé de plaie arrive en un instant.

Les dragons poursuivis par le démon du poignet s’envolent au même moment.

Il est inutile de compter les rejetons qui croissent en sept pas ;

Déjà les fils de soie noire sont remplis de perles et de pierres précieuses.

Le nuage noir c’est le pinceau ; les dragons sont les caractères tracés par une main légère qui semble animée par un démon ou un génie. Les sept pas sont les pieds du vers de sept syllabes. La soie noire est le nom qu’on donne au papier rayé, et par les perles et les pierres précieuses on entend les beautés d’une brillante poésie.

Le roman des deux Cousines n’offrira que trop d’exemples du même genre : celui-ci suffit pour faire voir que ce sont de véritables logogryphes à deviner ; et malheureusement les tournures auxquelles nous sommes habitués par notre propre poésie sont plutôt un guide trompeur dans les obscurités de cette poésie exotique : le dictionnaire et la raison même y sont d’un faible secours. Qu’on ajoute aux difficultés qui résultent de la multiplicité et de la bizarrerie des métonymies celles qui naissent des allusions à des anecdotes que nous ne connaissons pas, ou à des personnages qui ne sont pas nommés ; qu’on songe aux sens détournés auxquels les mots les plus simples se trouvent pliés, et aux rapports presque toujours inattendus, quelquefois incompréhensibles qu’une imagination vagabonde sait établir entre les objets les plus disparates : on conviendra que rien n’est plus aisé que de voir dans cet ingénieux galimathias toute autre chose que ce que le poète y a prétendu mettre. On peut féliciter comme d’une heureuse rencontre ceux qui ont su saisir sa pensée, sans être en droit de condamner ceux à qui elle échappe. Peut-être même devrait-on à ces derniers un compliment plus flatteur : car il faut, pour découvrir le sens de ces badinages puérils, quelque chose du tour qui les inspire. On a remarqué que les esprits faux avaient en général un sens exquis en fait de pauvretés, et qu’ils excellaient d’ordinaire dans les anagrammes, les rébus et les calembourgs. Il y a de tout cela dans les poésies légères des Chinois, de sorte qu’à moins d’un commentaire il n’y a souvent pas moyen de s’assurer qu’on les entend comme elles doivent être entendues. D’ailleurs, en supposant qu’on les comprenne, il reste encore impossible de les rendre intelligibles sans le secours de quatre ou cinq notes à chaque vers. Pour la grace qu’elles ont sans doute dans la langue originale, il est superflu de dire qu’elle disparaît inévitablement dans une traduction où l’on est forcé de remplacer un mot par une périphrase, une image vive par une tournure vague et languissante, et des expressions pittoresques par des définitions qui n’en font sentir que l’incohérence. Le mieux eût donc été de retrancher absolument ces ornements postiches, si peu propres à dédommager de la peine qu’ils imposaient. Mais ce parti, préférable en toute autre occasion, eût jeté du louche sur le sujet du roman, à la fable duquel plusieurs morceaux étaient intimement liés. J’aurais peut-être essayé de les mettre en vers français, genre de traduction qui comporte un degré de liberté très commode en pareille occurrence. Mais comment aurais-je pu m’écrier avec l’auteur après chaque strophe : Les beaux vers ! l’admirable poésie ! Quelle richesse de style ! Quelle magnificence dans les expressions ! Des exclamations si naïves peuvent être supportées à la Chine ; mais elles perdraient de ridicule un versificateur européen. Il a donc fallu se borner à traduire ces vers, ou plutôt à les remplacer par des lignes de prose, où l’on trouvera souvent que le vide de la pensée n’est nullement racheté par le mérite de l’expression. Je suis même bien loin d’affirmer que le sens y soit toujours rendu. J’y ai renoncé sciemment en quelques circonstances, parce qu’il aurait fallu tout un alinea pour le développer. Je puis l’avoir méconnu dans d’autres occasions, où le fil des idées se dérobait sous les fleurs de l’imagination chinoise. Je réparerai ces inexactitudes volontaires ou fortuites dans une édition critique du texte que je compte donner en deux gros volumes in-quarto. Pour le moment, il me suffit d’en avoir averti les lecteurs qui voudraient s’aider de ma traduction pour apprendre la langue chinoise. Quant aux autres je ne leur aurai fait aucun tort, et je n’ai point d’excuses à leur demander. Si je leur ai dérobé quelques-unes des beautés poétiques de l’original, j’ai vraisemblablement en revanche introduit dans ces vers plus d’ordre, d’enchaînement et de raison qu’il n’y en avait. C’est une véritable compensation, et peut-être l’avantage est-il tout entier du côté de la traduction.

La simplicité qui distingue la partie prosaïque de la narration, et que j’ai mis infiniment plus de soin à bien représenter, n’exclut pas, chez un auteur chinois, l’emploi de certaines phrases métaphoriques qui ont passé dans le commerce familier, de locutions figurées dont le sens originel s’est effacé par l’usage qu’on en fait habituellement. Relativement à ces dernières je ne pouvais adopter un parti invariable. En les remplaçant toutes par des équivalents communs, j’aurais fait disparaître bien des traits caractéristiques ; en les conservant toujours, j’aurais jeté un vernis de singularité sur des scènes qui n’avaient rien que d’ordinaire. La règle que j’ai survie a été d’entrer autant que possible dans l’idée de l’auteur, de me conformer à son intention, et de rendre son expression même, quand elle était claire et précise, et qu’elle ne faisait pas trop divaguer la pensée. Du reste je n’ai jamais perdu de vue mon objet primitif, et j’ai toujours penché vers le sens littéral. C’est ainsi qu’on verra des proverbes rendus mot à mot, et des termes composés traduits d’après leur sens étymologique. A cet égard j’ai mieux aimé pécher par trop de scrupule que par trop de licence ; car il y a telle expression dont la valeur bien sentie contribue plus qu’un livre entier à caractériser le peuple qui l’emploie.

Mais s’il m’a paru nécessaire de ne supprimer aucune des idées qu’il était possible de conserver et de rendre, je me suis cru en droit de traduire tout ; je veux dire que je n’ai laissé aucun terme chinois sous sa forme originale, et que j’y ai constamment substitué les expressions ou les périphrases qui pouvaient en faire connaître l’acception. Je n’ai point appelé les magistrats chinois des mandarins, ni leurs barques des jonques, ni la mesure itinéraire un li ; ni les monastères des miao ou des pagodes. Je ne sais ce que c’est que tous ces mots hermaphrodites dont on vient embarrasser un livre écrit en français. La mode a beau prévaloir, d’enfler journellement notre vocabulaire par mille emprunts de ce genre, le devoir d’un traducteur ne me paraît qu’à moitié rempli quand, s’arrêtant à mi-chemin, il laisse subsister les vestiges de son travail, quand il transcrit ce qu’il faudrait interpréter, et qu’il nous donne des sons au lieu d’idées. Je sais les arguments qu’on tire de la nécessité de conserver la couleur locale, et les nuances distinctives des peuples, et le caractère particulier de chaque civilisation. Je reconnais cette nécessité, mais je crois le moyen très mal imaginé pour y satisfaire. Au reste mes idées à ce sujet réclameraient plus de développements que je ne puis leur en donner dans cette préface, et je les ai exposées dans un petit ouvrage qui suivra de près celui-ci. En attendant on trouvera bon, j’espère, que je me sois écarté sur ce point d’une habitude commune à la plupart des nouveaux traducteurs. C’est de propos délibéré et avec réflexion que j’ai rejeté ce procédé pédantesque, dont l’emploi a fait tort à des productions très recommandables d’ailleurs. Je ne crois pas qu’un simple roman doive affecter les dehors d’un ouvrage d’érudition, et si le système que j’ai adopté rend ma traduction moins imposante, elle n’en sera peut-être que plus facile à lire.

Une des premières occasions que j’aie eu d’appliquer ce système s’est présentée au sujet des titres d’honneur et des dénominations polies dont les Chinois font usage en conversant les uns avec les autres. Il ne pouvait y avoir que trois partis à prendre à l’égard de ces expressions : les supprimer tout à fait, en transcrire les termes chinois, ou leur substituer des équivalents européens. Le premier parti était violent : il n’allait à rien moins qu’à faire disparaître un des traits du caractère national. On sait déjà, et l’on verra mieux encore à la lecture des Deux Cousines, que le mouvement de la civilisation a porté la société de la Chine à un point très rapproché des nôtres : les relations qui existent entre des personnes bien élevées y sont les mêmes que chez nous, et le ton qu’elles observent en s’adressant la parole admet des nuances exactement semblables. L’effet choquant que produirait ici le simple emploi des noms propres aurait donc également lieu dans un livre chinois consacré à feindre des scènes de société ; et ce serait prêter aux Chinois une rusticité dont ils sont incapables. La transcription des titres aurait l’inconvénient de jeter dans chaque page une vingtaine de termes barbares et l’on trouverait à toutes les lignes Tchang Siangkoung, Mengli, Siaothsiei, Laoye, Sianseng, Laosianseng, Foujin, etc, Ces titres ne seraient nullement compris, et nous retomberions, sans aucun profit, dans les formes repoussantes que nous avons voulu éviter. J’y ai mûrement songé, et c’est d’après les graves réflexions exigées par l’importance du sujet, que je me suis décidé à donner à mes personnages chinois les titres français qui leur convenaient, seigneur, monsieur, madame, mademoiselle, votre seigneurie, votre excellence. Je sens que ceci est une grande témérité, et qu’on pourra m’objecter encore la teinte locale, et le peu d’accord qui s’observe entre les idées que chaque peuple attache aux termes de cette espèce. Mais les personnes qui pousseraient la délicatesse à cet excès n’ont rien de mieux à faire que d’apprendre la langue ; car il n’est en vérité pas possible d’écrire tout à la fois en chinois et en français, et il faut bien se résoudre à perdre quelques nuances quand on lit une traduction au lieu d’un original. Mon véritable sujet de regret est de n’avoir pas trouvé dans notre langage de politesse assez de degrés pour représenter, fidèlement toutes les modifications de l’urbanité chinoise. Il y a, selon les rangs, l’âge et les rapports sociaux, quatre ou cinq manières de dire monsieur, autant de façons pour interpeller un homme en place, et beaucoup d’expressions de la même nature, pour parler à ses amis, à ses parents, à ses inférieurs. Une partie de tout cela a disparu inévitablement, et je n’ai jamais mieux reconnu la pauvreté de notre langue qu’en voulant m’en servir pour reproduire l’inépuisable variété des formules que l’usage a comme consacrées à la Chine.

Une censure plus sérieuse pourrait m’être adressée aux sujets des noms de charges et des véritables titres de dignité. Ce n’est pas une petite hardiesse que d’avoir osé introduire dans un roman chinois des conseillers d’État, des inspecteurs généraux, des préfets, des sous-préfets et même des académiciens. Je n’espère même pas être généralement approuvé, quoique j’aie en cela mes raisons comme pour le reste. Devais-je mettre des toutou, des tai-chang, des iusse, des tchifou, des tchihian, des hanlin, au risque de n’être pas entendu, peut-être même de n’être pas lu ! On peut dire que ce double malheur n’est ni très grand, ni très rare, et qu’on n’est d’ailleurs pas assuré de l’éviter en sacrifiant l’exactitude et la fidélité. Aussi n’est-ce pas ce que j’ai entendu faire. Toujours attaché à ma théorie, c’est par conviction que j’ai accordé la préférence à des dénominations équivalentes ou approximatives sur des termes étrangers tout-à-fait insignifiants. Je suis persuadé qu’il vaut mieux donner, sur un sujet quelconque, une notion incomplète ou légèrement inexacte, que de n’en pas donner du tout ; et quoiqu’un préfet ou un conseiller d’État de la Chine puissent bien n’avoir qu’une partie des attributions dont ils jouissent en France, il m’a semblé suffisant d’avertir au bas des pages de ces distinctions minutieuses, sans en embarrasser la narration, au sens de laquelle elles ne font rien : les notes corrigeront ainsi ce que le texte pourrait offrir de trop peu consciencieux. Au reste je ne veux pas anticiper ici sur les considérations que je me propose de consacrer à l’art de traduire, en ce qui concerne les écrits des Orientaux, et si j’ai touché quelques mots de ces difficultés, c’était pour montrer que je les avais senties, et que la critique ne me prendrait pas tout-à-fait au dépourvu.

Mais autant il m’a paru convenable de ne pas augmenter, sans nécessité, les aspérités d’une composition déjà exposée à de si grands hasards, autant j’ai cru devoir me montrer attentif, non seulement à conserver les traits vraiment caractéristiques, mais encore à ne rien introduire dans ma traduction qui fût étranger aux idées, à la manière de voir, aux préjugés de l’auteur original. Cette règle négative impose une attention perpétuelle, et je ne crois pourtant pas qu’il puisse être permis de s’en affranchir. Je ne vois aucun inconvénient réel à dire qu’un jeune Chinois se destine à la carrière de la magistrature : j’en trouverais beaucoup à lui faire prendre le parti de la robe. Je ne me permettrais pas d’écrire qu’un bachelier de Nanking aspire à la main d’une belle Chinoise, parce que les Chinois se marient sans se donner la main ; ni qu’il voit allumer le flambeau de l’hymen, parce qu’un mariage à la Chine se célèbre avec des cierges qui ne rappellent nullement l’hymen et ses flambeaux. D’autres métaphores exprimeront les mêmes idées, et c’est là, si je ne me trompe, plutôt que dans des syllabes sans valeur, que réside cette couleur locale dont on parle tant. Pour la conserver on doit se garder sévèrement d’y mêler des teintes étrangères. Les proverbes, surtout, les allusions, les locutions figurées doivent sortir du fond des habitudes nationales ; mais ce n’est pas une médiocre difficulté que d’éviter tout ce qui tient aux nôtres en écrivant dans notre langue ; de n’employer, soit au propre, soit au figuré, ni un substantif, ni un verbe, ni même une interjection qui décèle une origine européenne, et de se réduire, toutes les fois que le terme original est intraduisible, à des expressions d’un sens général, telles qu’elles puissent convenir à des hommes de tous les pays. Un lettré ne doit jamais compter sur les faveurs de la fortune, divinité dont le nom est inconnu dans son pays, ni se plaindre de ses rigueurs, ni s’attendre à la voir couronner ses espérances. L’empire de la beauté, les traits de l’amour, la flamme du génie doivent s’astreindre à paraître avec d’autres qualifications. Il serait contre le costume qu’un traître levât le masque, ou se couvrît du voile de la dissimulation. Un héros ne saurait prendre l’honneur pour devise, ni une suivante s’écrier Dieu ! ou ma foi ! Au point où nos langues modernes sont parvenues, c’est une entreprise épineuse que d’éluder cette foule de mots que l’usage a marqués du sceau d’une civilisation particulière. Les personnes qui daigneraient examiner, sous ce rapport, certains passages de ma traduction, verraient peut-être dans le soin minutieux que j’ai pris à cet égard une des causes qui ont pu contribuer à y laisser quelque monotonie, en donnant au style une allure gênée et un air de contrainte. Les connaisseurs qui auraient remarqué ce défaut, pourront l’excuser en considération du défaut plus grave que j’ai tâché d’éviter.

On voit que je me suis efforcé de reproduire tous les traits natifs de mon original, et de n’y rien mêler qui fût étranger aux idées chinoises, tout en cherchant, pour les exprimer, les mots de notre langue qui s’en rapprochaient le plus. C’est là le point précis de la difficulté, et c’est au goût seul qu’il appartient de le fixer. Le parti que j’ai pris relativement aux noms de dignité ne m’a pas paru contraire à l’objet que je me proposais ; car s’il faut marquer les différences, il n’importe pas moins de constater les analogies. Ceux qui m’auront jugé trop hardi seront surpris, peut-être, de me trouver tout à coup si scrupuleux. C’est, je crois, qu’ils ne se seront pas fait une juste idée du principe qui m’a guidé ; car il n’y a là-dedans aucune contradiction. On doit respecter tout, à la fois les idées de l’auteur qu’on interprète et la langue dans laquelle on écrit. Je dirais, s’il était permis d’employer un de ces barbarismes maintenant si bien venus partout, qu’il faut franciser constamment l’expression, et ne jamais franciser la pensée. Ces deux mots renferment tout l’art de traduire : à la vérité ils servent à poser la question plutôt qu’à la résoudre, mais c’est à quoi je dois me borner dans ce moment.

Quatre ou cinq éditions du texte du Iu-Kiao-Li que j’ai réunies m’ont offert des différences nombreuses, et quelquefois assez graves, tantôt dans les vers, et tantôt dans la prose. Ces variantes s’introduisent dans les romans chinois par le caprice des éditeurs. J’aurais pu les relever toutes, et discuter le mérite des diverses leçons : mais j’ai cru devoir me borner à suivre, en traduisant, celles qui me paraissaient préférables, et, renonçant pour le moment au relief qu’une telle collation eût pu procurer à mon ouvrage, je remets, pour m’en faire honneur, à la grande édition que je destine aux amateurs de la littérature orientale. J’en use de même à l’égard des notes : je n’insère ici que les plus indispensables, et quoique cela soit une sorte de singularité dans un livre de cette espèce, on ne trouvera d’éclaircissements qu’aux endroits obscurs. J’ai pensé qu’une foule de passages s’expliquaient suffisamment par eux -mêmes : s’il est question de présents offerts dans une première visite, ce n’est pas la peine d’ajouter que les Chinois se font des présents en pareille occasion ; si l’on vient à parler de secondes femmes, chacun, du premier mot, entendra ce que cette expression signifie, et si une jeune fille travestie en homme se hasarde à un entretien secret avec un amant, on verra bien, sans qu’il soit besoin d’annotation, qu’une telle démarche est une dérogation à l’usage. Les romans n’auraient plus guère d’avantage sur les relations des voyageurs, s’ils devaient se présenter surchargés d’un pesant commentaire, et il y a des lecteurs qui n’aiment pas qu’on leur rappelle, au bas de chaque page, qu’on ne compte en rien sur leur intelligence.

Au reste, quelque jugement qu’on porte sur ma traduction, celui qui concernera l’original en est tout-à-fait indépendant : je serais surpris que ce dernier fût très sévère, et j’espère que la faveur du public s’étendra du sujet, qui ne m’appartient pas, à mon travail particulier. Il est arrivé quelquefois que des écrits donnés pour solides ont été réputés superficiels, et que des essais où l’on n’avait en vue que l’agrément ont été trouvés fastidieux. La nature mixte de cet ouvrage-ci doit le garantir de ce double danger. Si des hommes graves le jugeaient frivole, on leur représenterait que ce n’est qu’un roman, une production légère qui ne mérite pas les honneurs d’une critique approfondie ; et s’il était médiocrement goûté des gens du monde, on les prierait de remarquer qu’il s’agit d’une composition exotique, traduite d’une langue savante très difficile, et que la peine qu’elle a coûtée au traducteur lui donne de grands droits à leur indulgence. Ces précautions suffiront pour la faire accueillir avec une approbation universelle.

 


 

Préface à la traduction du Yu Jiao Li 玉嬌梨

 

 


 

1815, Jean-Pierre Abel-Rémusat > 1816, Jean-Pierre Abel-Rémusat < 1818, Jean-Pierre Abel-Rémusat 

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