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1958 (1970) Jaroslav Průšek

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1958 (1970) Jaroslav Průšek (1906–1980) 

 

    • « Les contes chinois du Moyen Âge comme source de l’histoire économique et sociale sous les dynasties des Sung et des Yüan » (1958), in Průšek, Jaroslav, Chinese History and Literature. Collection of Studies. Dordrecht : D. Reidel, 1970, pp. 467-494, 576-586. (extraits)

 

      • "Texte revu et augmenté d'une conférence prononcée à Paris, en avril 1958, à l'École pratique des Hautes Études. Paru dans les Mélanges publiés par l'Institut des Hautes Études Chinoises, tome II, Paris, 1960, pp. 113-140."

 


 

 

L'utilisation des ouvrages littéraires comme sources pour l’étude de l'histoire économique et sociale n'est pas courante bien qu'on en trouve des exemples frappants chez les auteurs comme K. Marx, F. Engels, Max Weber et Werner Sombart [(1863-1941)]. Mais cette méthode est, à mon avis, pleinement justifiée pour l'étude de l'histoire économique de la Chine du Moyen Age, de même que pour l'histoire de la Chine antique. A l'exception de quelques rares documents découverts au Turkestan et dans les grottes de Tun-huang, nous ne disposons pas, pour la Chine du Moyen Age, de ces collections de documents, tels que contrats, rapports et lettres de magistrats, qui permettent d'étudier l'histoire économique de l'Europe ; nous sommes donc obligés de nous contenter dans la plupart des cas de sources littéraires : histoires, codes, encyclopédies, recueils de notes diverses, etc.

Or ces documents ont été rédigés pour les besoins de l'administration publique. II s'agit en général de manuels aux fonctionnaires du gouvernement, qui envisagent tout de leur point de vue d'administrateurs et ne s'intéressent à l'activité économique et à l'activité humaine, en général, que dans la mesure où elle présente un intérêt pour le gouvernement et ou l'administration de l’État doit s'en occuper. Ce qui les intéresse particulièrement, c'est la vie économique observée du point de vue fiscal, et surtout la question de savoir comment tirer des contribuables l'argent dont le gouvernement a besoin. L'activité économique proprement dite et les rapports économiques entre les hommes préoccupent beaucoup moins ces représentants de l’État. Tous ces ouvrages érudits ont été écrits exclusivement par des membres de la classe dirigeante, par des fonctionnaires qui considéraient naturellement la société de leur point de vue personnel, et dont l'horizon ne dépassait guère celui de leur classe. On peut s'en rendre compte non seulement par leurs ouvrages érudits, mais encore par les recueils de notes où ils relèvent tout ce qui a suscité leur intérêt, ainsi que par leurs œuvres purement littéraires. Les hommes des couches sociales inférieures, appartenant aux masses laborieuses — commerçants, artisans, paysans — n'apparaissent que rarement dans les ouvrages littéraires dus à des fonctionnaires. Ce fait a été souligné d'ailleurs par W[olfram] Eberhard [(1909-1989)] dans son ouvrage Die chinesische Novelle des 17.-19. Jahrhundert [(1948)].

Si l'on veut donc trouver des renseignements plus détaillés sur la vie de la population appartenant aux classes inférieures, il faut les chercher surtout dans les documents qui leur étaient les plus familiers, c'est-à-dire dans les romans et les contes populaires qui, à la différence des œuvres dues aux membres de la classe dirigeante, ne sont pas rédigés en langue classique, mais dans la langue parlée de l'époque de leur rédaction. Cette littérature doit nous intéresser aussi pour une autre raison. Peut-être, devons-nous constater qu'elle n'apporte que peu de renseignements de quelque importance sur l'activité économique proprement dite et sur les rapports entre les hommes. Mais, à un certain point de vue, elle représente assurément une source de connaissances qu'il serait difficile de trouver ailleurs. En effet, ce sont les seuls documents où nous puissions trouver la description, pleine de vie et dessinée de main de maître, des différents représentants des classes populaires et de leur activité, et cette description peut être confrontée avec des renseignements puises à d'autres sources. Si, par exemple, Werner Sombart voyait le but de l'histoire économique dans la reconstruction du type de l’homme d'une certaine période économique et dans l'établissement de toutes les circonstances conduisant a l'évolution de ce type, et si Max Weber soulignait l'importance de la psychologie économique, il n'est pas douteux qu'en poursuivant des buts analogues dans l'étude de la société chinoise, on devra reconnaître que la littérature populaire représente une source d'une importance exceptionnelle, comme l'était par exemple l'œuvre de Balzac pour F. Engels. Non moins significatif est, d'ailleurs, un autre point de vue, peut-être plus subtil encore : seule cette littérature, nous permet de comprendre non seulement la psychologie des individus, mais encore l'esprit de l'époque, l'ambiance dans laquelle vivaient et travaillaient les Chinois du Moyen Age, les rapports souvent si difficiles à définir qui existaient entre les différentes couches de la population, et même la conscience de classe, exprimée avec une force exceptionnelle dans certains contes populaires. Ce sont justement ces aspects psychologiques qu'il faut prendre en considération si l’on veut bien comprendre la structure de la société chinoise et si l'on veut se faire une idée exacte du caractère de cette société. Une certaine importance doit être attribuée également au fait que cette littérature nous permet de confronter, ne fut-ce que partiellement et sans beaucoup de précision, la théorie et la pratique. C'est ainsi que l’on trouve, dans les recueils de lois, différentes ordonnances qui protègent les esclaves contre la cruauté de leurs maîtres. Nos contes et romans nous permettent de nous faire une idée de la situation réelle. Il faut, pourtant, reconnaître que le tableau fourni par les œuvres littéraires n'est pas l'expression fidèle de la réalité. Bien qu'elles reflètent la réalité, nous n'y trouvons pas une copie de la vie réelle, car les faits de la vie y entrent modifiés, transposés, déplacés, mis dans d'autres rapports, plus ou moins soulignes ou atténues selon le désir et le goût de l'auteur et, surtout, selon un choix dicté par les besoins de la composition littéraire et non par ceux de la connaissance. Le tableau qui s'en dégage est donc un tableau abstrait, reflétant des faits et des impressions plus ou moins déformés, et ne peut servir qu'à l'interprétation psychologique de la réalité historique, telle qu'elle ressort de documents plus proches des faits réels. Nous croyons cependant que nos efforts n'auront pas été vains, car les auteurs que nous utiliserons possèdent un sentiment remarquable de la réalité et un don d'observation exceptionnel et connaissent, en outre, très bien le milieu qu'ils décrivent. On a affaire par conséquent à une littérature vraiment réaliste au sens moderne du mot, riche en renseignements sur les questions qui nous intéressent.

Ayant l'intention de brosser un tableau de la société chinoise de l'époque des Sung [Song 宋 (960-1279)] et de celle des Yuan  [元 (1279-1368)] — et nous sommes persuadé que l'époque mongole en général et son déclin en particulier représentent un tournant important dans l'histoire de la Chine —, nous utiliserons des documents provenant des Sung et des Yuan et quelquefois aussi du début de l'époque des Ming [ 明 (1368-1644)]. Il est très difficile de dater exactement ces vieux contes et romans, et rares sont les cas où le siècle même se laisse déterminer avec précision ; la datation reste souvent plus vague encore. Nous avons laissé de cote exprès les documents provenant du milieu et de la fin des Ming ; il nous semble, en effet, que nous pénétrons avec eux dans un milieu tout diffèrent. S'il est bien difficile de dater exactement les vieux contes, il est plus facile d'éliminer ceux qui datent d'époques plus récentes. Parfois, cependant, il nous arrivera de prendre en considération des documents plus récents, en ayant toujours soin de prévenir le lecteur. Il ne faut pas oublier, que les réalités économiques n'ont pas changé bien vite ; ceux qui connaissent la Chine d'avant la Revolution, seront surpris de voir combien la société décrite dans ces vieux contes leur rappellera, tant au point de vue des conditions matérielles qu'au point de vue psychologique, la société qu'ils ont pu observer eux-mêmes.

Les matériaux ayant servi à la présente étude sont tirés, en principe, de trois recueils de contes compiles par Feng Meng-lung [Feng Menglong 馮夢龍] au début du XVIIe siècle et intitulés San-yen [San Yan 三言], à savoir : K u-chin hsiao-shuo  [Gujin xiaoshuo 古今小說] (B 25), désigné par l'abréviation KCh ; Ching-shih t'ung-yen [Jingshi tongyan 警世通言] (B 43), désigné par l'abréviation TY; et Hsing-shih Ming-yen [Xingshi hengyan 醒世恆言] (B 16), désigné par l'abréviation HY. Les contes de chacun de ces trois recueils sont numérotés de 1 à 40. Nous avons utilisé, en outre, le recueil Ch'ing-p'ing shan-t'ang hua-pen  [Qingpingshan tang huaben 清平山堂話本] (B 10) et le recueil Ching-pen t'ung-su hsiao-shuo [Jingben tongsu xiaoshuo 京本通俗小說] (B 6). Le recueil Ch'ing-p'ing shan-t'ang hua-pen est désigné par l'abréviation ShT et le recueil Ching-pen ... par les lettres ChP. Les contes appartenant à ces deux recueils sont indiqués par les deux premiers mots du titre. Nous tenons compte aussi de quelques autres contes réunis dans d'autres recueils et nous nous référons, par endroits, au roman Shui-hu-chuan [Shuihuzhuan 水滸傳], tout en sachant que cet ouvrage pose des problèmes spéciaux et exigerait une étude monographique.

Le milieu que nous font connaître les contes est celui des villes et tout spécialement celui d'une capitale, en général Hang-chou [Hangzhou 杭州], capitale de l'empire au temps des Sung du Sud (1127-1279). Ce n'est que très rarement que l'action se déroule dans une autre ville de la Chine, et les excursions a la campagne et surtout dans les régions coloniales de la Chine du Sud et du Sud-Ouest sont fort peu nombreuses. Le conte chinois du Moyen Age, de même que le roman et le théâtre de cette époque, sont des produits de la vie des grandes villes, comme le prouvent leur contenu, les thèmes traités, les personnages et le milieu qui y sont décrits. Comme la plupart des contes proviennent de Hang-chou, ceux qui proviennent de Pien-liang [Bianliang 汴梁] (K'ai-feng-fu) [Kaifeng fu 開封府] ayant eux-mêmes probablement été souvent remaniés par les narrateurs de Hang-chou, nous rencontrons un milieu bien plus homogène que si les contes provenaient de différentes régions de la Chine. Nous n'essaierons donc pas de déterminer les différences existant entre Pien-liang et Hang-chou par exemple, d'autant que les matériaux utilisés ne sont pas suffisants pour nous le permettre (il y manque des pièces de théâtre qui pourraient être d'un grand secours).

Le spectacle qui s'offre à nos yeux, en pénétrant dans ce milieu, rappelle beaucoup la célèbre peinture de Chang Tse-tuan [Zhang Zeduan 張擇端] appelée "Voyage en bateau à la Fête du Printemps" ["Qingming shanghe tu" 清明上河圖], où l'on voit se dérouler des scènes de la capitale Pienliang (K'ai-feng-fu) et de ses environs sous le règne de l'empereur Hui-tsung [Huizong] des Sung du Nord (1101-1125). Nos contes nous font voir le panorama d'une grande ville chinoise dans toute son ampleur et avec toute sa population hétérogène.

Il faut pourtant reconnaître que l'intérêt des narrateurs et leurs sympathies sont repartis bien inégalement. Ils s'intéressent presque exclusivement à la classe moyenne de la population, tandis que les deux extrémités opposées de l'échelle sociale se perdent, l'une dans les nues où l'on peut à peine la déceler — ce sont l'empereur et sa cour, les membres de la haute aristocratie et les hautes fonctionnaires —, l'autre dans les ténèbres au fond de l'abîme : les ouvriers, les coolies et, tout en bas, les paysans, représentant la masse laborieuse de la population.

Leur regard est fixé principalement sur deux groupes de la ville chinoise, les commerçants et les artisans, et sur les membres de la bureaucratie inférieure, petits fonctionnaires, employés, sans parler de la figure romantique de l'étudiant, ou même du bachelier dont les aventures amoureuses, ainsi que les efforts qu'il fait pour éviter les écueils des examens d'État, sont une source inépuisable de sujets très usuels. Autour de ce solide tronc de la vieille société chinoise gravite une multitude de déclassés et de déshérités qui, dans nos contes, jouent un rôle probablement bien plus important que dans la réalité, car ils étaient les héros préférés des contes policiers et des contes d'aventures.

Par leur manière de vivre, leurs sentiments et les thèmes qu'ils choisissent, les auteurs de nos contes étaient, sans aucun doute, des bourgeois de la capitale, appartenant à la couche moyenne. C'est par les yeux de cette couche sociale qu'ils observent la société.

…/…

Le tableau de la société chinoise au Moyen Age, que nous venons d'esquisser en nous basant sur les plus anciens contes populaires, borne volontairement son horizon à la capitale d'alors, plus particulièrement Hang-chou. On pourrait certes essayer, à l'aide de nos documents, de décrire aussi les conditions de la vie à la campagne et dans les régions lointaines de l'empire chinois.

J'ai fait une telle tentative en retraçant la carrière d'un entrepreneur industriel qui parvient à régner en maître sur son district et monopolise en particulier les recettes de tous les débits de vin de la localité, s'emparant même de l'exploitation d'un grand lac (1). Mais il me parait impossible de reconstituer d'une façon détaillée la vie à la campagne sans une étude approfondie du roman Shui-hu-chuan ou éventuellement d'œuvres analogues. Or, on se trouve la devant un problème tout à fait diffèrent. II est évident que les conditions de vie relatées dans ce roman illustrent l'état chaotique de la Chine au déclin de l'époque mongole, ou partout éclataient des révoltes contre le gouvernement ; cela nécessiterait une étude particulière. Nous n'essaierons pas non plus d'étudier les divers déshérités de la société qui, dans la Chine du Moyen Age comme en Europe, ont joué un grand rôle dans les révoltes où ils étaient toujours présents, prêts à se laisser enrôler pour tout soulèvement (2). Une étude détaillée de cette catégorie sociale ne serait possible, elle aussi, qu'en tenant compte du Shui-hu-chuan.

J'ai montré que les conteurs sont toujours du côté de la couche moyenne de la société chinoise des grandes villes, celle des petits employés, des commerçants et des artisans. Ils ne respectent ni la haute aristocratie ni la bureaucratie, leurs moqueries n'épargnent même pas l'empereur. Ils savent dépeindre dans un esprit social prononcé la vie pénible des servantes, des esclaves, des domestiques, des ouvriers travaillant dans les palais des princes et des hauts dignitaires. Leurs contes constituent une source précieuse sur la vie de ces humbles habitants des maisons des grands.

Les renseignements qui peuvent être tirés de nos contes sur la vie des commerçants et des artisans s'appliquent en principe, bien qu'on y trouve également des descriptions de la richesse fabuleuse de certains commerçants, à un milieu de petits commerçants et artisans rappelant la vie des commerçants et artisans des villes européennes au Moyen Age. Seul le commerce interurbain était probablement plus développé. Trois faits sont de nature à nous frapper particulièrement. C'est tout d'abord le caractère manifestement patriarcal de la vie des commerçants et des artisans, ainsi que des rapports entre les patrons et leurs employés. C'est ensuite la pénurie des capitaux et leur coût élevé, d'où il s'ensuivait que même un capital assez modeste pouvait rapporter un intérêt

ou un bénéfice important. Mais la plus grande différence entre la bourgeoisie chinoise et celle des villes européennes réside dans l'absence en Chine d'un système de corporations suffisamment développé, de sorte que les commerçants et les artisans chinois n'étaient pas du tout protégés contre la concurrence des nouveaux venus et des outsiders. C'est par là que, du point de vue social et économique, se caractérisent le plus nettement les villes chinoises. Les commerçants

et les artisans qui les habitaient ne jouaient aucun rôle politique et ne possédaient ni droits politiques, ni privilèges économiques. Le bourgeois chinois était tout à fait impuissant en face du pouvoir gouvernemental, détenu par quelques hauts dignitaires et surtout par l'empereur et par sa cour.

 

1. Voir Die Literatur des befreiten China, Prague, 1955, chapitre « Unternehmer und Aufstande gegen die Regierungsgewalt », pp. 516-524.

2. Je me suis occupé en partie de cette question au chapitre « Krieger und Abenteurer, das Burleske in der Volksliteratur », de mon livre précité, pp. 507-515.

 


 

Table des matières (ext.) de Průšek, Jaroslav, Chinese History and Literature. Collection of Studies. Dordrecht : D. Reidel, 1970

 

(articles en français sur le roman chinois ancien en langue vulgaire)

Part I. Ancient Literature. Literature of the Ch'ing Period. Folklore 

       9. Liu 0 et son roman 

Part II. Medieval Popular Literature

     15. Shui-hu-chuan et son auteur 

     20. Les contes chinois du Moyen-Âge comme source de l'histoire économique et sociale sous les dynasties des Sung et des Yuan

 

 


 

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