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1996, Rainier Lanselle

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1996, Rainier Lanselle (19xx-)

 

Notices, in Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois, Lanselle, Rainier (trad.),  Paris : Gallimard, « Bibliothèque de La Pléiade », 1996

 

    • « Huaben »  話本, pp. 2052-55 

 


« Huaben » 

Conte en langue vulgaire : genre littéraire. A l'époque classique, le terme, peut-être courant alors dans la langue parlée, signifie simplement récit, histoire. A l'époque contemporaine, la critique littéraire l'a en quelque sorte ressuscité, alors qu'il était depuis longtemps suranné, pour en faire le nom consacré servant à désigner les contes en langue vulgaire de l'époque classique principalement des Ming et des Qing, et particulièrement du XVII° siècle  -- répondant à certains critères précis de style et de composition. Les contes publiés ou écrits par Feng Menglong [ 馮夢龍 (1574-1646)] et Ling Mengchu [ 凌濛初 (1580-1644)], ou les quarante contes réunis dans la présente anthologie [Jingu qiguan 今古奇觀], en sont les représentants les plus célèbres. L'usage du terme ancien de huaben dans cette acception précise tient au mot même et aux conceptions que développèrent depuis le début du XX° siècle les historiens chinois de la littérature, tel Lu Xun 魯迅  (1881-1936), relativement à la genèse du conte en langue vulgaire en tant que genre littéraire. Le mot est en effet ambigu : signifiant littéralement « racine, base (ben) de la parole, du récit (hua) », il pouvait être interprété, en raison d'un sens secondaire du mot ben signifiant livre, dans le sens de « livret de conteur ». On a longtemps cru, sur la foi de cette interprétation, séduisante mais jamais vérifiée, qu'il avait existé, particulièrement à l'époque des Song où le terme apparaît, des récits en langue vulgaire, apparemment manuscrits, écrits par et pour les conteurs publics et leur servant de canevas lors de leurs séances de narration, petits opuscules que les savants anglo-saxons ont rapprochés des prompt-books, ou livrets de souffleurs - qui seraient progressivement passés à la simple lecture, à la diffusion par l'imprimé, avant de servir de modèles à des imitations littéraires. Cette conception n'avait d'ailleurs rien d'extravagant, nombre de genres littéraire étant, en Chine, d'origine populaire, et surtout s'en réclamant. On est aujourd'hui moins sûr de l'existence de tels ouvrages primitifs aucun n'ayant jamais été retrouvé -, notamment en raison d'une meilleure connaissance des traditions relatives à l'oralité chinoise. Cette connaissance tend à montrer que les conteurs n'avaient probablement aucun besoin de base écrite lors de leurs narrations publiques, et elle semble devoir être corroborée par certains témoignages anciens, datant notamment des Song, dont la relecture attentive permet de dresser, du monde des conteurs, un portrait peu compatible avec la théorie des livrets d'histoires. Sur le fondement de ces témoignages d'époque, l'on revient aujourd'hui à une interprétation stricto sensu du vieux terme de huaben : celui-ci aurait désigné des « bases de récits », de brefs résumés, peut-être principalement à effet de classement, probablement couchés en langue  classique, des pièces orales que possédait tel ou tel conteur dans son répertoire personnel, et contenant les principaux motifs d'une histoire. - L'incertitude sur le sens premier du terme de huaben et les probables extrapolations auxquelles il a prêté ont été abondamment encouragées par le fait que les contes en langue vulgaire de l'époque classique partagent une caractéristique bien marquée, l'insistance à jouer de l'effet conteur - convention qui d'ailleurs n'est pas propre au conte, mais se retrouve dans toute la littérature chinoise romanesque en langue vulgaire à l'époque impériale, romans fleuves compris. A cause de la prédominance intangible, dans le monde lettré, des pratiques littéraires et sociales très particulières émanées de l'usage de la langue classique, et en raison d'une certaine relégation sociale, jamais dissipée jusqu'à l'aube du XX° siècle, des genres romanesques, la référence à l'art des conteurs resta dominante en Chine - où le récit en langue vulgaire apparut à une date remarquablement tardive - longtemps après que l'Occident se fut passé de cet artifice. Ce dernier resta nécessaire dans le monde chinois ne fut-ce que comme simple moyen de justification des genres couchés dans ce mode d'expression de second  ordre qu'était la langue vulgaire : le ton conteur, même devenu code un peu sclérosé, faisait figure de moyen, sans doute ressenti comme nécessaire, de décalage, de distanciation par rapport à soi-même, moyen auquel devaient recourir de façon systématique les lettrés s'exprimant à l'aide d'un outil stylistique séduisant, efficace, mais peu orthodoxe. L'absence, en Chine, d'un accès des genres romanesques à un statut comparable à celui du roman européen au XIX° siècle - intégré à un vaste projet de connaissance scientifique -, et ceci malgré l'énorme valeur documentaire de ces genres, qui les rapprochait sous certains aspects du roman européen, rendait indispensable le recours à une attitude de second degré, confinant parfois à l'autodérision : le ton conteur, avec ses aspects légèrement puérils, assuma dans les œuvres romanesques, pratiquement jusqu'à la fin de l'empire, cette fonction de décalage que les lettrés devaient ressentir comme une précaution dont ils ne pouvaient faire l'économie. Sa futilité, souvent frustrante pour le lecteur moderne, était la marque d'un genre littéraire qui n'était jamais parvenu à s'assumer tout à fait. En tout état de cause, le mot huaben, s'il est un terme aujourd'hui consacré, ne doit pas faire oublier qu'il n'est en quelque sorte qu'un néologisme développé à partir d'un mot ancien sur la signification première duquel nous savons peu de chose et qui ne possédait aucun statut épistémologique dans le paysage de la critique littéraire contemporaine de l'écriture des contes mêmes : à ce terme, probablement assez vulgaire et d'ailleurs rarement utilisé dans les textes, on préférait invariablement, lorsque l'on écrivait à propos des contes - par exemple dans les préfaces des recueils -, le terme classique de xiaoshuo, « menu propos », autrement dit texte romanesque en général. Car le conte n'était alors - la chose est d'importance - pas distingué des longs romans à chapitres : dans l'esprit des Chinois, il s'agissait d'un même genre littéraire, défini par la nature du propos, par certaines conventions et certains artifices d'écriture. Le ton conteur étant devenu convention de lettré, ce que l'histoire de la littérature appelle au XX° siècle huaben n'est donc que pièce écrite qui n'a d'autre rapport avec une tradition ancienne de conteurs que celui d'une référence convenue ; il en a encore moins avec une hypothétique tradition écrite qui aurait été celle des conteurs mêmes - les sources de la plupart des contes recueillis dans la présente anthologie sont d'ailleurs des sources écrites, bien localisées, et consignées dans des compilations ou ouvrages lettrés souvent savants. En ce sens, le terme de ni huaben  擬話本, « huaben d'imitation », pour le coup entièrement forgé par la critique chinoise du XX° siècle, mériterait de s'appliquer à tous les contes en langue vulgaire écrits ou publiés au XVII° et au XVIII° siècle. - Les huaben ou huaben d'imitation tels que les a définis la critique moderne répondent à des critères stylistiques et formels relativement simples. Ils sont écrits en langue vulgaire, c'est-à-dire dans une langue qui est en principe un reflet de la langue parlée, et non dans l'expression codée, plus artificielle encore, de la langue classique ; ils mêlent passages en prose vulgaire et - le plus souvent courts - passages en vers ou en prose classique, imitant une pratique de conteurs où peuvent alterner sections narratives et contrepoints versifiés et/ou chantés (telle notre chantefable médiévale) ; ils développent le ton conteur, n'hésitant pas à opérer des ruptures et à s'adresser au lecteur, ou à faire converser brièvement un hypothétique conteur avec un hypothétique auditeur - ils jouent alors sur l'ambiguïté bienvenue du terme kanguan 看官 signifiant tout à la fois lecteur et spectateur. Sur ces différents points, le conte ne se distingue en rien de la plupart des romans longs, si ce n'est par la seule différence de la longueur : généralement écrit en un seul chapitre, il peut être divisé en quelques chapitres - cas prédominant dans la production de la seconde moitié du XVII° siècle et au XVIII° siècle. Il présente cependant, par rapport aux romans longs, un trait distinctif bien particulier, et bien adapté à son esprit comme à sa taille : la présence fréquente, à côté du « récit principal » (zhenghua 正話), d'un ou de plusieurs contes d'introduction, « entrée en matière » ou « entrée dans l'histoire » (ruhua 入話) : cette tradition serait venue de celle des conteurs, qui auraient débuté leurs séances en narrant un court récit en rapport avec le récit principal, sans entamer celui-ci, afin de permettre à l'auditoire de remplir la salle sans rien perdre de l'essentiel - dans un esprit similaire de référence à la vieille tradition, les chapitres des romans longs s'appellent des « séances » (hui 回) et se terminent, sur un ton qui conventionnellement est celui des anciens conteurs des Song, par une invite à revenir « écouter » la prochaine « séance » où doit être développée la suite de l'histoire. Mais le ruhua correspond aussi à une importante fonction d'ordre poétique, qui trouve ses racines dans un besoin profond de l'activité intellectuelle et mentale chinoise. celle très anciennement théorisée dans le domaine de la poésie sous le nom de xing, mise en branle de l'esprit par l'exposition d'un motif évocateur. Sous l'effet d'un thème, d'une expression chargée de sens, préférentiellement imagée, métaphorique, présentée à l'esprit par l'objet poétique dès le  premier contact opéré entre le sujet et cet objet, l'esprit se laisse capter, captiver, et adopte vis-à-vis du texte poétique une attitude de disponibilité, de réceptivité. La relation active qui s'instaure entre le sujet et le texte s'amorce par le biais de l'assentiment donné spontanément à une expression heureuse, de nature poétique, qui a su toucher la capacité personnelle d'émotion, la réussite du texte à toucher émotionnellement conditionnant sa réussite à exercer un certain effet moral - le beau poétique ne s'entendant, dans la tradition littéraire chinoise, qu'en relation avec un projet de cet ordre. Le ruhua ou conte d'introduction a été exploité avec beaucoup d'art par les auteurs de contes du XVII° siècle, qui ont justement profité de ses grandes capacités à assumer cette fonction d'exposition évocatrice pour en faire le véhicule d'un discours critique ou moral - quelquefois assez développé, quelquefois réduit à quelques mots - travaillant comme un hôte opportuniste du récit même, contribuant à conférer au conte en langue vulgaire ou huaben une valeur globale de récit philosophique beaucoup plus évidente - et peut-être plus consciente - que ne le sont les autres genres de la littérature en langue vulgaire. 

 


 


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